Des rois et des hommes — la monarchie en France au XXIᵉ siècle.

Une série en cinq épisodes pour sortir un instant de l'actualité et poser une question que la France a rangée au grenier : et si l'idée monarchique avait encore quelque chose à nous dire ?
Épisode 3 — L'incarnation
En 1429, le royaume de France est à genoux. Les Anglais tiennent Paris, et Charles VII, que ses adversaires appellent par dérision « le roi de Bourges », doute de tout, y compris de sa propre légitimité. Pourtant, en droit, il est roi depuis la mort de son père. Nous l'avons vu dans l'épisode précédent : le Roi ne meurt pas, la Couronne passe à l'instant.
Une jeune fille de Domrémy n'est pas de cet avis. Tant qu'il n'est pas sacré, Jeanne d'Arc continue de l'appeler « gentil dauphin ». Et elle n'aura de cesse de le conduire à Reims, à travers un pays tenu par l'ennemi, pour qu'il y reçoive l'onction. Le 17 juillet 1429, c'est chose faite. Et quelque chose bascule : le roi du droit est devenu le roi que le peuple peut voir, reconnaître, suivre.
Jeanne avait compris ce que les juristes oublient parfois. Un pouvoir légitime ne suffit pas. Il faut encore qu'il s'incarne.
Ce qui gouverne et ce qui rassemble
En 1867, le journaliste britannique Walter Bagehot publie une analyse devenue classique de la constitution anglaise. Il y distingue deux parties dans tout régime. La partie efficace, qui décide, légifère, administre. Et la partie qu'il appelle « digne », qui ne gouverne rien, mais qui suscite le respect, l'attachement, le sentiment d'appartenir à quelque chose de plus grand que soi.
Les deux sont nécessaires, disait-il. Sans la première, rien ne se fait. Sans la seconde, rien ne tient. Car les peuples n'adhèrent pas à des organigrammes. Ils s'attachent à des visages, à des gestes, à des histoires. Une famille sur un trône, écrivait-il en substance, parle à chacun, parce que chacun sait ce qu'est une naissance, un mariage, un deuil.
Ernest Renan, quinze ans plus tard, définira la nation comme un riche héritage de souvenirs partagés et la volonté de continuer à vivre ensemble. L'incarnation, c'est précisément cela : donner un visage à cet héritage, pour que la mémoire commune ne soit pas une abstraction.
Un roi dans le deuil d'un peuple
Le 22 juillet 2011, un terroriste d'extrême droite tue 77 personnes à Oslo et sur l'île d'Utøya, pour la plupart des adolescents. La Norvège, pays paisible entre tous, vit le pire massacre de son histoire depuis la guerre. Dans les jours qui suivent, ce n'est pas d'abord vers le Premier ministre que le pays se tourne. C'est vers un vieil homme sans pouvoir politique, le roi Harald V. Il assiste aux hommages, il se tient aux côtés des familles, il affirme que la liberté est plus forte que la peur. Et la Norvège, rassemblée autour de lui, refuse de céder à la haine.
Le roi ne décidait de rien. Il ne pouvait voter aucune loi, lancer aucune enquête, promettre aucune mesure. Et pourtant, pendant ces jours-là, c'est lui qui a tenu le pays debout.
Harald V est mort le 28 août dernier, à 89 ans. Ce jour-là, la Norvège a pleuré un homme. Et dans la même minute, son fils devenait le roi Haakon VIII. Le deuil et la continuité, dans un même souffle.
Ce que 1792 a coupé
Le 21 septembre 1792, la République abolit la royauté. Le 21 janvier suivant, Louis XVI est exécuté. On a coupé la tête d'un homme. On a aussi coupé un fil visible qui reliait les Français à leur histoire depuis plus de mille ans.
La République a bien senti le vide, et elle a cherché à le combler. Elle a inventé ses propres rites : la Fête de la Fédération, le Panthéon, le 14 Juillet, Marianne dans chaque mairie. Certains sont beaux et profonds. Mais Marianne a mille visages et aucune vie. Elle ne naît pas, ne vieillit pas, ne transmet rien. Et les rites républicains qui mettent en scène une personne, la passation de pouvoir, la cérémonie d'investiture, célèbrent toujours le vainqueur d'une élection. La moitié du pays regarde avec joie, l'autre avec amertume. Le symbole divise au moment même où il devrait rassembler.
Les deux France de Marc Bloch
Il y a un historien républicain que j'aimerais convoquer ici. Marc Bloch, fondateur d'une école historique qui a renouvelé la discipline, engagé dans la Résistance, fusillé par les nazis en 1944.
Jeune chercheur, il consacre un livre entier à une croyance étonnante : les rois de France passaient pour guérir les malades des écrouelles par le simple toucher de leurs mains. Le dernier à accomplir ce geste fut Charles X, en 1825. Bloch n'y croit pas, bien sûr. Mais il prend au sérieux ce que cette croyance dit des Français : ils attendaient de leur roi autre chose qu'un gouvernement. Ils attendaient une présence.
Et en 1940, au cœur de la défaite, Bloch écrit une phrase restée célèbre. En substance : il y a deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l'histoire de France, ceux qui ne vibrent pas au souvenir du sacre de Reims, et ceux qui lisent sans émotion le récit de la Fête de la Fédération.
Voilà un républicain qui refuse de choisir entre les deux France. C'est, je crois, la juste ambition de toute réflexion sur la monarchie aujourd'hui : non pas effacer la République, mais réconcilier ces deux mémoires qui se tournent le dos depuis deux siècles.
Le danger de l'incarnation
Il faut pourtant regarder le revers de la médaille. L'incarnation peut devenir un poison. Le XXe siècle a connu des chefs qui prétendaient incarner leur peuple, et ce fut le chemin des pires tyrannies. Même en France, le besoin d'un visage a nourri le bonapartisme, et ce goût de l'homme providentiel dont nous ne sommes jamais vraiment guéris.
Il y a aussi un danger plus banal : celui du folklore. Les familles royales d'aujourd'hui font parfois davantage les couvertures des magazines que l'histoire de leur pays.
Mais observons ceci. L'incarnation devient dangereuse quand elle se confond avec le pouvoir de gouverner et de mobiliser. Quand celui qui incarne la nation est aussi celui qui la dirige, qui désigne ses ennemis, qui exige d'elle l'adhésion. Un chef élu qui prétend incarner le peuple parle toujours au nom d'une partie contre l'autre. Un Roi qui n'est le chef d'aucun parti, qui ne commande aucun mouvement et ne réclame aucun vote, incarne sans capter. C'est la distinction de Bagehot : la dignité sans l'efficacité. Le symbole sans la mainmise.
Ce qui nous manque
Le 15 avril 2019, Notre-Dame de Paris brûle. Des millions de Français, croyants ou non, de droite comme de gauche, restent des heures devant leur écran, la gorge serrée. Ce soir-là, la France a découvert qu'elle avait encore besoin de quelque chose qui la dépasse et la réunit. Elle l'a trouvé dans la pierre, parce qu'elle ne le trouve plus ailleurs.
Les Norvégiens, eux, pleuraient un homme. Nous pleurions une cathédrale. Une nation qui n'a plus de symbole vivant finit par pleurer devant ses monuments.
À suivre
Nos voisins ont gardé ce symbole vivant. Espagnols, Britanniques, Belges, Néerlandais, Scandinaves vivent en démocratie avec un roi ou une reine. Qu'est-ce que cela leur apporte réellement ? Qu'est-ce que cela leur coûte ? Et que peut en apprendre la France, sans idéaliser ? Ce sera l'objet du prochain épisode : le regard européen.
Des rois et des hommes :
Épisode 1 — Au-dessus de la mêlée Des rois et des hommes — la monarchie en France au XXIᵉ siècle
Épisode 2 — Le temps long Des rois et des hommes — la monarchie en France au XXIᵉ siècle.
Épisode 3 — L'incarnation (vous y êtes)
Épisode 4 — Le regard européen (à paraître)
Épisode 5 — Et la France ? (à paraître)
Pour aller plus loin : mon projet de Constitution pour une monarchie parlementaire, ROYAUME DE FRANCE ✦ Projet de Constitution d'une Monarchie parlementaire



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