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Des rois et des hommes — la monarchie en France au XXIᵉ siècle

26 sept.
5 min de lecture


Une série en cinq épisodes pour sortir un instant de l'actualité et poser une question que la France a rangée au grenier : et si l'idée monarchique avait encore quelque chose à nous dire ?



Épisode 1 — Au-dessus de la mêlée


Pour une fois, laissons l'actualité de côté. Pas de budget rejeté, pas de motion de censure, pas de sondage du lundi. Je vous propose, le temps de quelques articles, de lever les yeux vers une question plus ancienne que nos querelles et plus universelle qu'elles. Non pas « faut-il un roi ? », mais : qui, dans une nation, peut dire le juste sans être partie au conflit ?


Sous le chêne de Vincennes

Joinville, compagnon de Saint Louis, raconte qu'après la messe le roi allait s'asseoir au pied d'un chêne, dans le bois de Vincennes. Ceux qui avaient une affaire pouvaient venir à lui directement, sans huissier ni intermédiaire, et il les écoutait.

L'image est devenue une légende dorée, et on peut en sourire. Mais elle dit quelque chose de profond sur la manière dont les Français se sont représenté le pouvoir pendant des siècles. Le roi n'était pas d'abord un chef de guerre ou un législateur0. Il était d'abord un juge. Parmi les regalia remis lors du sacre, à côté de l'épée et du sceptre, il y avait un objet singulier que l'on ne retrouve guère ailleurs en Europe : la main de justice.


Le besoin du tiers

Pourquoi cette place centrale de la justice ? Parce que toute communauté humaine bute sur la même difficulté. Quand deux parties s'opposent, aucune ne peut trancher sans que l'autre crie à l'injustice. Il faut un tiers. Un tiers qui ne gagne rien à la victoire de l'un ou de l'autre.

C'est vrai dans une famille, dans une entreprise, sur un terrain de sport. C'est vrai, a fortiori, dans une nation de soixante-huit millions d'âmes. Et c'est là que la France contemporaine a un problème qu'elle n'ose pas regarder en face : elle a perdu son tiers.


Un arbitre qui joue le match

Notre Constitution de 1958 dit du Président de la République qu'il assure, par son arbitrage, le fonctionnement régulier des pouvoirs publics. Mais le président est élu sur un programme, par une moitié du pays contre l'autre. Il fixe le cap, défend son bilan, prépare la suite pour son camp. Il est à la fois l'arbitre et le capitaine d'une équipe.

Ce n'est pas une question d'hommes. Des présidents de grande qualité s'y sont heurtés comme les autres. C'est une question de fonction : on ne peut pas demander à quelqu'un d'être en même temps le combattant et le juge du combat.


Le Général avait vu juste

Ce diagnostic n'est pas celui d'un nostalgique. C'était celui du général de Gaulle. À Bayeux, en juin 1946, il plaidait déjà pour un chef de l'État placé au-dessus des partis, garant de la continuité nationale face à l'instabilité des régimes d'assemblée. La Ve République est née de cette intuition.

Mais le Général a choisi de chercher cet arbitre dans la République elle-même. En 1962, il fait élire le président au suffrage universel direct. Le geste est puissant : il donne au chef de l'État une légitimité qu'aucun parlement ne peut contester. Il porte aussi en lui le germe de notre contradiction. Car un homme élu par une moitié du pays contre l'autre ne peut plus tout à fait être le tiers qu'il était censé incarner. De Gaulle, par sa stature, pouvait encore s'élever au-dessus de cette mécanique. Ses successeurs, bien moins.

Le Comte de Paris a raconté dans ses mémoires que le Général avait un temps songé à lui pour lui succéder. Beaucoup en doutent, et la chose n'a jamais été établie. Mais que l'idée ait simplement pu circuler dit assez que la question de l'arbitre n'est pas une lubie monarchiste. C'est la question que la Ve République a posée, et qu'elle n'a pas su résoudre.


La réponse oubliée de Benjamin Constant

De Gaulle a posé le problème. La réponse, pourtant, avait été formulée plus d'un siècle plus tôt, et par un libéral, ce qui devrait faire réfléchir ceux qui voient dans le roi arbitre une idée réactionnaire.

Benjamin Constant avait vu les deux abîmes : la Terreur, où l'Assemblée avait tout englouti, et l'Empire, où un seul homme avait tout confisqué. Sa réponse : placer au sommet de l'État un pouvoir d'une autre nature, qu'il appelait le pouvoir neutre. Un pouvoir qui ne gouverne pas, ne légifère pas, ne juge pas, mais qui veille à ce que les autres ne sortent pas de leur lit. Quand l'un déborde, il le ramène dans son rôle. Et ce pouvoir, selon lui, ne pouvait être tenu par un élu, puisqu'un élu est toujours l'homme d'un parti.

Deux siècles plus tard, les monarchies scandinaves, les Pays-Bas, la Belgique, l'Espagne vivent peu ou prou selon cette intuition. La France, qui l'a pensée, ne l'a jamais appliquée.


Rendre sa main de justice au Roi

Je veux pourtant aller plus loin que ces monarchies voisines. Dans bien d'entre elles, le souverain est devenu un arbitre sans sifflet. Il inaugure, il représente, il signe ce qu'on lui tend.

Or un arbitre doit pouvoir intervenir sur tout le terrain, y compris face aux juges. Aujourd'hui, la France compte trois sommets juridictionnels qui se regardent sans se parler : le Conseil constitutionnel, le Conseil d'État, la Cour de cassation. Chacun dit le droit dans son couloir, et personne ne tient l'ensemble. J'imagine au contraire une seule institution, un Conseil Royal réunissant ces trois fonctions, présidé par le Roi. Non pour juger à la place des juges, mais pour veiller à ce que le pouvoir judiciaire, comme les autres, reste dans son rôle.

Au fond, ce serait rendre au Roi sa main de justice. Non plus celle qui tranche les querelles sous un chêne, mais celle qui garde l'équilibre de tous les pouvoirs.

Ce Roi-là aurait davantage de prérogatives que ses cousins européens. Mais il aurait bien moins que notre actuel Président : il ne fixerait pas la politique de la Nation, ne choisirait pas les réformes, ne ferait jamais campagne. On retirerait au sommet de l'État tout ce qui divise, pour ne lui laisser que ce qui rassemble.


Et si l'homme ne vaut pas la fonction ?

C'est la vraie objection, et je ne veux pas l'esquiver. Un arbitre élu peut être battu. Un roi, non. Que se passe-t-il s'il est médiocre, partial, indigne ?

L'Espagne en offre la leçon la plus saisissante. Le 23 février 1981, quand des gardes civils prennent le Parlement en otage, c'est le roi Juan Carlos qui, en uniforme, ordonne à l'armée de respecter la Constitution. Il sauve la démocratie en une nuit. Trente ans plus tard, le même homme, rattrapé par les scandales, doit abdiquer. Et la Couronne survit. Son fils lui succède, et l'institution se relève.

Voilà peut-être le cœur de l'affaire. Une monarchie ne repose pas sur la vertu d'un homme, mais sur une fonction plus grande que lui, encadrée par une constitution, capable de lui survivre et même de se corriger. Un héritier n'est pas choisi pour son ambition : il est élevé, dès l'enfance, pour une charge qu'il n'a pas briguée. Ce n'est pas une garantie. C'est un pari. Mais c'est un pari différent de celui que nous faisons tous les cinq ans, en confiant l'arbitrage au vainqueur du combat.


À suivre

Ce Roi qui survit à ses propres fautes, cette Couronne qui ne meurt pas avec celui qui la porte : c'est le mystère que j'aimerais explorer dans le prochain épisode. Celui du temps long, et de ce que les juristes du Moyen Âge appelaient les deux corps du Roi.


Des rois et des hommes : 

Épisode 1 — Au-dessus de la mêlée (vous y êtes) 

Épisode 2 — Le temps long (à paraître) 

Épisode 3 — L'incarnation (à paraître) 

Épisode 4 — Le regard européen (à paraître) 

Épisode 5 — Et la France ? (à paraître)


Pour aller plus loin : mon projet de Constitution pour une monarchie parlementaire sur ce blog rubrique « monarchie »



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