Des rois et des hommes — la monarchie en France au XXIᵉ siècle.

Une série en cinq épisodes pour sortir un instant de l'actualité et poser une question que la France a rangée au grenier : et si l'idée monarchique avait encore quelque chose à nous dire ?
Épisode 2 — Le temps long
Au printemps 1547, François Ier meurt à Rambouillet. Commence alors l'une des cérémonies les plus étranges de notre histoire. Pendant plusieurs jours, une effigie du roi, vêtue des habits royaux, couronne en tête, est exposée dans une grande salle. On lui sert ses repas aux heures habituelles, comme s'il était vivant. On présente les plats, on verse le vin, on dit le bénédicité. Pendant ce temps, dans une autre pièce, le corps du roi repose dans son cercueil.
Folie de cour ? Pas du tout. C'était une leçon de droit mise en scène. Le cadavre, c'était l'homme François, mortel comme chacun de nous. L'effigie, c'était le Roi, qui ne meurt pas.
Les deux corps du Roi
L'historien Ernst Kantorowicz a consacré un livre célèbre à cette idée, née au Moyen Âge et formalisée par les juristes anglais du XVIe siècle : le roi a deux corps. Un corps naturel, qui vieillit, tombe malade, se trompe et finit par mourir. Et un corps politique, qui ne connaît ni la vieillesse ni la mort, parce qu'il est la continuité même du royaume.
La France l'a résumé en une formule que tout le monde connaît sans toujours en mesurer la profondeur : « Le Roi est mort, vive le Roi ! » Il n'y a pas une seconde de vide. Au moment où le souffle quitte un homme, la Couronne est déjà sur une autre tête. Le pays ne connaît ni interrègne, ni campagne, ni vacance du pouvoir.
Nous avons remplacé cette continuité par un calendrier. Tous les cinq ans, la tête de l'État est remise en jeu. Et avec elle, trop souvent, tout ce qui avait été commencé.
Gouverner à l'échelle d'un mandat
Regardons honnêtement les grandes questions qui pèsent sur la France : la dette qui s'accumule sur les épaules de nos enfants, la démographie, l'énergie, l'entretien d'un patrimoine qui a traversé les siècles. Aucune ne se règle en cinq ans. Toutes demandent qu'on sème ce que d'autres récolteront.
Or un président, aussi sincère soit-il, pense avec une horloge dans la tête. Il lui faut des résultats visibles avant la prochaine échéance, ou au moins avant celle de son camp. Ce n'est pas une faute morale. C'est la mécanique du système. On ne peut pas demander à quelqu'un de planter des chênes quand on juge son action sur la récolte de l'été.
Les bâtisseurs de cathédrales savaient qu'ils ne verraient pas la flèche achevée. Ils posaient la première pierre pour des petits-enfants qu'ils ne connaîtraient jamais. C'est cet état d'esprit qu'une nation perd quand plus rien, en elle, ne dépasse la durée d'un mandat.
Burke contre Paine
En 1790, alors que la Révolution française bouleverse l'Europe, le député britannique Edmund Burke publie ses Réflexions sur la Révolution en France. Il y défend une idée magnifique : la société n'est pas un contrat entre les seuls vivants. C'est un pacte entre les morts, les vivants et ceux qui sont encore à naître. Nous héritons d'un pays que nous devons transmettre, et nous n'avons pas le droit de le consommer comme s'il nous appartenait.
Un an plus tard, Thomas Paine lui répond avec ses Droits de l'homme. Et Paine n'est pas n'importe qui : quelques mois après, il sera élu député à la Convention nationale, en France. Son argument est redoutable. Transmettre le pouvoir par le sang, dit-il en substance, est aussi absurde qu'un mathématicien héréditaire ou un poète héréditaire. Les talents ne se transmettent pas de père en fils. Pourquoi le gouvernement le ferait-il ?
C'est l'objection la plus forte contre la monarchie, et je veux la prendre au sérieux.
Ce que l'hérédité ne prétend pas
Paine a raison sur un point décisif : le génie ne s'hérite pas. S'il fallait confier à un roi le gouvernement du pays, l'hérédité serait une loterie dangereuse.
Mais c'est précisément pour cela que le Roi que je défends ne gouverne pas. Le gouvernement, qui exige de la compétence, reste confié à ceux que les Français choisissent et révoquent par leur vote. On ne demande pas au Roi d'être le plus brillant. On lui demande d'être indépendant. Et pour cela, l'hérédité a une vertu qu'aucune élection ne possède : elle ne doit rien à personne. Le Roi n'a pas été choisi, donc il n'a pas été acheté. Il n'a pas fait campagne, donc il n'a rien promis. Il n'a pas de successeur à désigner, donc il n'a pas de clan à ménager.
L'hérédité n'est pas une sélection des meilleurs. C'est le refus de toute sélection, afin que la fonction échappe à la compétition. Et ce que le sang ne transmet pas, l'éducation peut le former : un héritier sait dès l'enfance à quoi sa vie est promise, et il est préparé pendant des décennies à une charge qu'il n'a pas briguée.
Il y a d'ailleurs un détail qui honore Paine et devrait nous faire réfléchir. En janvier 1793, à la Convention, ce républicain intransigeant s'oppose à l'exécution de Louis XVI. Il plaide pour l'exil. On peut combattre la monarchie sans vouloir abolir la mémoire. C'est peut-être là que commence le vrai débat.
Le temps long n'est pas une garantie
Soyons honnêtes jusqu'au bout. La monarchie n'a pas toujours été le règne de la prévoyance. Louis XIV a laissé à sa mort un royaume écrasé par les dettes de ses guerres. Et c'est bien une crise financière, léguée de règne en règne, qui a ouvert la voie à 1789. La continuité dynastique n'a pas empêché l'Ancien Régime de dépenser l'avenir.
Mais ce Roi-là tenait la bourse, déclarait les guerres, décidait de tout. Il cumulait le temps long et le pouvoir de le trahir. Ce que je propose est l'inverse : un Roi sans budget à dépenser ni programme à défendre, dont le seul rôle est de rappeler à ceux qui gouvernent qu'ils ne sont que de passage. Une mémoire vivante au sommet de l'État. Le gardien de ceux qui ne votent pas encore.
Au Royaume-Uni, Élisabeth II a vu défiler quinze Premiers ministres, de Churchill à Liz Truss. Les majorités passaient, la Reine demeurait. Personne ne lui demandait de gouverner. Mais sa seule présence rappelait à chacun que le pays était plus vieux que lui, et qu'il lui survivrait.
À suivre
Une effigie servie à table, une couronne qui ne quitte jamais une tête sans en trouver une autre : ces rites nous disent qu'une nation a besoin de voir ce qui la dépasse. Pourquoi les peuples ont-ils besoin d'un visage, de gestes, de symboles ? Et qu'avons-nous perdu en 1792, sans jamais vraiment le remplacer ? Ce sera l'objet du prochain épisode : l'incarnation.
Des rois et des hommes :
Épisode 1 — Au-dessus de la mêlée Des rois et des hommes — la monarchie en France au XXIᵉ siècle
Episode 2 — Le temps long (vous y êtes)
Épisode 3 — L'incarnation (à paraître)
Épisode 4 — Le regard européen (à paraître)
Épisode 5 — Et la France ? (à paraître)
Pour aller plus loin : mon projet de Constitution pour une monarchie parlementaire, ROYAUME DE FRANCE ✦ Projet de Constitution d'une Monarchie parlementaire



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