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Des rois et des hommes — la monarchie en France au XXIᵉ siècle

16 oct.
6 min de lecture



Une série en cinq épisodes pour sortir un instant de l’actualité et poser une question que la France a rangée au grenier : et si l’idée monarchique avait encore quelque chose à nous dire ?


Épisode 4 — Le regard européen

Le 20 juillet dernier, à Londres, la scène a duré quelques minutes à peine. Le roi Charles III reçoit Keir Starmer, Premier ministre sortant, venu lui présenter sa démission au palais de Buckingham. Une heure plus tard, c’est au tour d’Andy Burnham. Le souverain le nomme Premier ministre et lui demande de former le nouveau gouvernement. Burnham devient ainsi le septième chef de gouvernement britannique en dix ans.


Sept Premiers ministres en une décennie. Des majorités qui se font et se défont, des partis qui se déchirent. Et dans le salon de Buckingham, toujours le même interlocuteur pour recevoir l’un et accueillir l’autre. La Grande-Bretagne a traversé une décennie politique chaotique. Elle n’a jamais connu de crise de régime.

Après trois épisodes consacrés aux idées, regardons maintenant les faits. Nos voisins vivent en démocratie avec un roi ou une reine. Qu’est-ce que cela leur apporte vraiment ? Qu’est-ce que cela leur coûte ? Et où sont les failles ?


Les meilleures démocraties du monde ?

Chaque année, l’Economist Intelligence Unit classe les pays selon la qualité de leur démocratie, à partir d’une soixantaine d’indicateurs. La Norvège arrive en tête avec un score de 9,81, et les autres pays nordiques sont également très bien placés. Dans le haut du classement, on trouve aussi la Suède, le Danemark, les Pays-Bas et le Luxembourg. Des monarchies, toutes. La France, elle, figure parmi les « démocraties imparfaites ».


Soyons honnêtes : ce classement ne prouve pas que la monarchie rend un pays plus démocratique. L’Islande, la Finlande, la Suisse ou l’Irlande, toutes républicaines, sont aussi aux premières places. Mais il prouve au moins une chose : l’idée selon laquelle la monarchie serait incompatible avec une démocratie moderne, ou même seulement en retard sur elle, ne résiste pas à l’examen. Les pays où la démocratie fonctionne le mieux au monde n’ont jamais jugé nécessaire de se débarrasser de leur couronne.

Le roi qui tient la maison pendant la tempête

Ce que ces rois apportent n’est pas spectaculaire. C’est même, la plupart du temps, invisible. Ils nomment les chefs de gouvernement, promulguent les lois, reçoivent les ambassadeurs. Mais c’est précisément quand la politique s’effondre que leur rôle apparaît.

En 2010 et 2011, la Belgique est restée 541 jours sans gouvernement de plein exercice, un record mondial. Flamands et Wallons ne parvenaient plus à s’entendre sur rien. Pendant ces dix-huit mois, c’est le roi Albert II qui a reçu les partis, nommé des informateurs et des négociateurs, maintenu le dialogue. Un pays profondément divisé a tenu, parce qu’il restait au-dessus de lui une institution que personne ne contestait comme partisane.


Nous aussi, ces dernières années, avons vu des gouvernements tomber les uns après les autres. Mais chez nous, l’homme chargé de dénouer la crise est aussi celui que la moitié du pays tient pour responsable de l’avoir provoquée.


Quand le roi dit non

Il faut pourtant regarder aussi les moments où le système grince.

En avril 1990, le roi Baudouin de Belgique refuse, par conscience, de signer la loi dépénalisant l’avortement, votée par le Parlement. La solution trouvée est étonnante : le gouvernement constate que le roi est « dans l’impossibilité de régner ». Pendant trente-six heures, les ministres exercent ses pouvoirs et promulguent la loi. Puis le Parlement le rétablit sur le trône.

En 2008, le grand-duc Henri de Luxembourg annonce à son tour qu’il ne signera pas la loi sur l’euthanasie. Réponse des députés : ils modifient la Constitution pour que le souverain se contente désormais de promulguer les lois, sans plus avoir à les approuver.

La leçon est claire, et elle est importante pour la suite de cette série. Chaque fois qu’un roi européen a voulu peser sur le fond d’une décision, les démocraties ont réagi en réduisant son rôle. La Suède avait d’ailleurs pris les devants dès 1974, en retirant à son roi jusqu’à la nomination du Premier ministre. C’est ainsi que ces monarchies sont devenues des arbitres sans sifflet. Si la France devait un jour retrouver un roi, elle devrait tirer cette leçon : un arbitre ne juge pas le contenu du jeu, il veille au respect des règles. Le jour où il confond les deux, il perd sa légitimité.


Combien ça coûte ?

C’est la question qui revient toujours. Prenons l’Espagne, qui publie ses comptes. Le budget de la Maison royale est fixé à 8,43 millions d’euros pour 2026, un montant inchangé pour la cinquième année consécutive. Les opposants à la monarchie font valoir, à juste titre, que ce chiffre est incomplet : en ajoutant les dépenses prises en charge par différents ministères, notamment la sécurité, le coût total dépasserait 105 millions d’euros par an, soit environ 2,2 euros par habitant.

Et chez nous ? L’État versera 122,56 millions d’euros à la présidence de la République en 2026. Sans compter les moyens accordés aux anciens présidents, qu’une monarchie, par définition, n’a pas à entretenir.

Les comparaisons de budgets sont toujours discutables, et je ne prétends pas qu’un roi coûterait moins cher qu’un président. Mais les ordres de grandeur sont comparables. L’argument du coût, souvent brandi contre la monarchie, ne tranche pas le débat. Il faut chercher ailleurs.


Les failles

Car ces monarchies ont leurs fragilités, et elles sont réelles.

En Norvège, le roi Harald V est resté très populaire jusqu’à sa mort. Mais les scandales ont fait reculer le soutien à l’institution elle-même : en février 2026, seuls 60 % des Norvégiens y étaient favorables selon la télévision publique NRK, un niveau jamais vu.

En Espagne, les dérives de Juan Carlos ont laissé des traces durables. Un sondage publié début septembre accorde 58 % d’approbation au roi Felipe VI, contre 35 % d’opinions défavorables, mais ce soutien tombe à 47,8 % chez les 18-24 ans, avec 40,7 % de rejet. Plus inquiétant encore, certains observateurs constatent que la polarisation politique a fini par atteindre la Couronne, qui devient un sujet de dispute partisane plutôt qu’un point de rencontre neutre.

C’est la faille la plus profonde. En octobre 2017, après le référendum illégal en Catalogne, Felipe VI prend la parole à la télévision pour défendre l’ordre constitutionnel. Pour une majorité d’Espagnols, il fait son devoir de garant. Pour les indépendantistes catalans, il a pris parti. Le même discours, deux lectures. L’arbitre n’est jamais neutre aux yeux de celui qui perd.


Ce que la France peut en apprendre

Que retenir de ce tour d’Europe, sans idéaliser ni noircir ?

D’abord, qu’une monarchie moderne ne vit que du consentement. Elle ne se décrète pas une fois pour toutes : elle se mérite chaque jour, par l’exemplarité, la transparence, la retenue. Le jour où la famille royale se comporte comme une caste, le crédit s’effondre.

Ensuite, que le rôle du roi doit être défini avec une précision absolue. Les crises belge et luxembourgeoise sont nées d’un flou : le roi devait-il approuver les lois ou seulement les signer ? Tout arbitre a besoin d’un règlement écrit.

Enfin, et c’est l’essentiel, que la Couronne protège ce qui doit durer quand tout le reste vacille. Les Britanniques ont changé sept fois de Premier ministre en dix ans. Les Belges sont restés un an et demi sans gouvernement. Les Espagnols ont connu des blocages à répétition. Aucun de ces pays n’a vu ses institutions elles-mêmes mises en cause.


À suivre

Reste la question qui donne son sens à toute cette série. La France, pays de Saint Louis et de la Révolution, de Bossuet et de Voltaire, peut-elle inventer une monarchie qui tire les leçons de ses voisins sans les copier ? Un roi qui arbitre vraiment, sans gouverner jamais ? Ce sera l’objet du dernier épisode : et la France ?


Des rois et des hommes :

Épisode 1 — Au-dessus de la mêlée

Épisode 2 — Le temps long

Épisode 3 — L’incarnation

Épisode 4 — Le regard européen (vous y êtes)

Épisode 5 — Et la France ? (à paraître)


Pour aller plus loin : mon projet de Constitution pour une monarchie parlementaire, ROYAUME DE FRANCE ✦ Projet de Constitution d'une Monarchie parlementaire

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