L'argent des autres

Il se lève tôt, comme des millions d'autres. Il prend sa voiture, fait le plein, dépose les enfants, travaille, rentre tard. En janvier, il travaille. En mars, il travaille. En juin aussi. Et pendant tout ce temps, sans le savoir, il ne travaille pas pour lui. Ce n'est qu'autour du 22 juillet que le premier euro gagné lui revient vraiment. Le reste de l'année est parti en impôts, en taxes et en cotisations, vers une caisse commune dont il ne sait presque rien. À la fin du mois, il compte. Il entend à la télévision qu'on va lui verser une prime, un chèque, une aide. Et une question lui traverse l'esprit : pourquoi me rendre en petite monnaie ce qu'on m'a pris en billets ?
Une formule qui dit tout
« Il n'y a pas d'argent public, il n'y a que l'argent des contribuables. » La phrase est de Margaret Thatcher. Elle tient en une ligne, et tout y est dit.
Écoutez nos responsables. Le gouvernement « débloque » une enveloppe. Le ministre « met des millions sur la table ». L'État « offre » une prime, « prend en charge », « finance ». Le vocabulaire est celui d'un généreux mécène qui puiserait dans sa propre fortune. Personne ne dit jamais : « Nous avons décidé de dépenser l'argent que vous avez gagné. »
Ce n'est pas un détail de langage. C'est le symptôme d'un renversement. Dans l'esprit de ceux qui gouvernent, l'argent appartient à l'État, qui le redistribue avec bienveillance à des citoyens reconnaissants. La réalité est exactement inverse : l'argent appartient aux Français, et l'État n'en est que le dépositaire. Il se comporte en propriétaire alors qu'il n'est qu'un mandataire.
Et l'on ne dépense jamais l'argent des autres comme on dépense le sien.
Frédéric Bastiat l'avait compris dès 1848. L'État, écrivait-il, est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. Près de deux siècles plus tard, la France est devenue la démonstration grandeur nature de cette phrase.
Le consentement, au fondement de tout
Il faut se souvenir d'où nous venons. L'impôt n'est pas une question technique. C'est la question politique par excellence.
Les parlements d'Europe sont nés du droit de consentir à l'impôt. Les Anglais l'ont arraché à leur roi en 1215. Les Américains ont fait une révolution au cri de « pas d'impôt sans représentation ». Et la nôtre a commencé ainsi : si Louis XVI convoque les États généraux en 1789, c'est d'abord parce que les caisses sont vides.
La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ne s'y est pas trompée. Elle donne à chaque citoyen le droit de constater la nécessité de la contribution publique, d'y consentir librement et d'en suivre l'emploi. Le mot important est « nécessité ». L'impôt n'est légitime que s'il est nécessaire. Il n'est pas un droit de l'État sur le travail des Français, mais une concession que les Français font à l'État pour ce qu'ils ne peuvent pas accomplir seuls.
Or, depuis des décennies, plus personne ne pose la question de la nécessité. On ne demande plus « faut-il dépenser ? », mais seulement « comment financer ? ».
Prendre d'une main, rendre de l'autre
Regardez le circuit. L'État prélève sur le salaire, sur l'essence, sur l'électricité, sur la consommation, sur l'épargne, sur la transmission. Puis, quand les Français crient qu'ils n'arrivent plus à vivre de leur travail, il leur reverse une partie de ce qu'il a pris : un chèque énergie, une prime d'activité, une indemnité carburant, une aide exceptionnelle. Les entreprises vivent la même chose. On les charge plus que partout ailleurs en Europe, puis on leur rend des sommes colossales sous forme d'exonérations, de crédits d'impôt et de subventions, chacun avec son formulaire, ses conditions et son guichet.
Entre les deux, une immense machine administrative prélève, contrôle, instruit, verse et vérifie. Elle se paie au passage.
Les Français réclament du pouvoir d'achat. C'est même leur première préoccupation, élection après élection. La réponse la plus simple, la plus juste et la plus économe est sous nos yeux : laissez-leur ce qu'ils gagnent. Un euro qui n'est pas prélevé ne coûte rien à gérer, ne se perd dans aucun circuit et ne fait la gloire d'aucun ministre. Il reste simplement là où il a été gagné.
Mais voilà : un impôt que l'on ne lève pas ne permet aucune annonce. Une aide que l'on distribue, si. Le système ne cherche pas à rendre le pouvoir d'achat aux Français, il cherche à leur faire savoir qui le leur donne.
Des citoyens, pas des mineurs
Il faut poser la question franchement : avons-nous besoin de toujours plus dépenser et toujours plus redistribuer ?
La France prélève et dépense plus que presque tous les pays développés. Si la redistribution faisait le bonheur des peuples, nous serions le pays le plus heureux, le plus prospère et le plus apaisé d'Europe. Chacun peut constater que ce n'est pas le cas. Nos voisins qui dépensent moins n'ont ni moins d'écoles ni moins d'hôpitaux. Ils ont souvent de meilleurs services, et des citoyens qui gardent davantage le fruit de leur travail.
Derrière la dépense publique sans fin se cache une idée que l'on n'ose pas dire : les Français ne seraient pas capables de gérer leur propre vie. Il faudrait décider pour eux de ce qu'ils épargnent, de la manière dont ils se soignent, se logent, se chauffent et préparent leur retraite. Alexis de Tocqueville avait décrit ce risque avec une lucidité effrayante : un pouvoir immense et tutélaire, doux et prévoyant, qui chercherait à garder les hommes dans l'enfance et à leur ôter jusqu'au trouble de penser et à la peine de vivre.
Les Français sont des adultes. Ils savent élever leurs enfants, créer une entreprise, faire vivre une association, tenir un budget familial bien mieux que l'État ne tient le sien. Ils n'ont pas besoin d'un tuteur. Ils ont besoin d'un État qui fasse bien ce que lui seul peut faire, la sécurité, la justice, la défense, la diplomatie, et qui leur fasse confiance pour le reste.
La solidarité n'est pas en cause. Une nation digne de ce nom protège ceux qui ne peuvent pas se protéger seuls. Mais la solidarité envers les plus fragiles n'a rien à voir avec ce grand brassage où chacun paie pour tout le monde et reçoit de tout le monde, sans plus savoir s'il donne ou s'il reçoit. Ce système n'aide pas les faibles : il rend tout le monde dépendant.
L'argent qui ne sert à rien
Il y a pire que l'argent mal dépensé : l'argent qui ne sert à rien.
Le premier, c'est celui de la dette. L'an prochain, la France consacrera plus de quatre-vingt-dix milliards d'euros aux seuls intérêts. Pas au remboursement, aux intérêts. C'est de l'argent des Français qui ne construit aucune école, ne paie aucune infirmière, n'équipe aucun soldat. Il paie le prix de cinquante ans de facilités, et il pèsera sur nos enfants qui n'ont rien décidé.
Le second, c'est celui qui se perd dans les étages. Communes, intercommunalités, départements, régions, État, agences, opérateurs, hautes autorités : chaque strate a ses bureaux, ses procédures et ses compétences qui se chevauchent. Les agents publics n'y sont pour rien, je l'ai écrit dans « La réforme que personne n'a votée ». C'est l'organisation qui est en cause, une organisation qui a grossi par couches successives sans que personne n'ait jamais eu le courage de la repenser.
Car supprimer une structure ne rapporte aucune voix. En créer une permet d'annoncer qu'on agit.
L'exemple vient d'en haut
On ne peut pas demander à un peuple de respecter l'argent public quand ceux qui le dépensent ne le respectent pas.
Je le disais dans « La dette ne dort jamais » : en France, le ministre décide, part, et ne paie jamais. C'est l'aléa moral dans sa forme la plus pure. Celui qui engage la dépense n'en supporte jamais les conséquences. Il sera ailleurs quand viendra la facture. Je le disais aussi : quand les Français réclament que l'on baisse les indemnités des élus, ce n'est pas une demande absurde. C'est la sanction de substitution d'un peuple à qui l'on a retiré la sanction véritable. Faute de pouvoir demander des comptes sur l'essentiel, on les réclame sur l'accessoire.
L'exemplarité n'est donc pas un supplément d'âme. Elle est la condition du consentement. Un gouvernement qui réduirait d'abord son propre train de vie, ses cabinets, ses voitures, ses comités et ses agences, avant de demander le moindre effort aux Français, n'économiserait peut-être pas des milliards. Mais il retrouverait quelque chose de bien plus précieux : le droit d'être cru.
Une voix au-dessus du budget
Il manque enfin, dans nos institutions, une voix capable de rappeler à chaque gouvernement que l'argent qu'il dépense n'est pas le sien.
Tant que le pouvoir se joue tous les cinq ans, la tentation sera toujours la même : acheter la prochaine élection avec l'argent des autres, et laisser la facture au suivant. Personne, au sommet de l'État, n'a intérêt à dire non.
C'est l'une des raisons pour lesquelles je défends une monarchie parlementaire. Le roi ne gouverne pas, mais il n'est pas muet. Walter Bagehot, le grand observateur de la monarchie britannique, résumait son rôle en trois droits : être consulté, encourager et mettre en garde. Imaginez un chef d'État qui n'a aucune élection à gagner, aucun électorat à flatter, et qui pense à la génération suivante plutôt qu'au scrutin suivant. Imaginez qu'il puisse, avant chaque budget, rappeler publiquement au gouvernement que chaque euro dépensé a été gagné par quelqu'un, et que chaque euro emprunté sera payé par nos enfants. Il ne déciderait pas à la place des élus. Mais aucun d'eux ne pourrait plus dire qu'il ne savait pas.
Dans la Constitution que je propose, le roi préside un Conseil royal dont une chambre veille sur les comptes publics. Il peut rendre un avis, public, auquel il doit être répondu. Ce n'est pas un pouvoir. C'est une conscience.
L'argent de qui ?
Revenons à notre homme, devant ses comptes de fin de mois.
Il ne demande pas la charité. Il ne demande pas de chèque. Il demande qu'on lui laisse ce qu'il a gagné, qu'on le traite en adulte, et que ceux qui dépensent son argent en répondent.
Ce n'est pas une revendication fiscale. C'est une exigence de liberté et de dignité.
Le jour où nos gouvernants diront enfin « votre argent » au lieu de « l'argent public », ils n'auront pas seulement changé de vocabulaire. Ils auront changé de regard sur ceux qu'ils servent. Et la France aura fait un premier pas pour redevenir un pays d'hommes libres et responsables.


Commentaires