La France des territoires : en finir avec le jacobinisme ou mourir étouffé par Paris
- Stephan P
- 25 août 2025
- 9 min de lecture
Dernière mise à jour : 15 mars

90 % des Français jugent l'État central trop déconnecté des territoires. Ce n'est plus un sondage — c'est un acte d'accusation.
Le centralisme français : autopsie d'un modèle à bout
La France est l'un des États les plus centralisés du monde développé. Tout part de Paris. Tout revient à Paris. Les normes, les budgets, les décisions, les carrières, les pouvoirs — tout se concentre dans un périmètre de quelques arrondissements qui prétend comprendre, diriger et organiser un pays de 68 millions d'habitants répartis sur des territoires d'une diversité extraordinaire.
Le résultat est sous les yeux de tous. Des villages qui perdent leur école, leur poste, leur médecin — décisions prises par des directions ministérielles parisiennes qui n'y ont jamais mis les pieds. Des normes environnementales conçues pour des métropoles et imposées à des communes rurales qui n'ont ni les moyens ni la logique de les appliquer. Des élus locaux réduits au rôle de courroies de transmission d'un État qui leur parle de haut et leur retire chaque année un peu plus de leurs marges de manœuvre.
Ce modèle jacobin, héritage d'une Révolution qui a détruit les libertés provinciales au nom de l'Unité abstraite, a produit ce qu'il ne pouvait que produire : une fracture territoriale profonde, un sentiment d'abandon dans les territoires périphériques, et une défiance croissante envers des institutions perçues comme lointaines, incompréhensibles et indifférentes.
Les chiffres sont sans appel. Selon une enquête Ifop, 71 % des Français se disent favorables à ce que la France évolue vers un modèle fédéral. 73 % souhaitent que les régions puissent adapter les lois nationales aux réalités locales. 68 % estiment que les collectivités locales n'ont pas assez de pouvoir. Et 90 % — neuf Français sur dix — jugent l'État central trop déconnecté des territoires.
Ce n'est plus un sondage. C'est un acte d'accusation.
Une tradition française que la République a effacée
Avant d'imaginer l'avenir, il faut regarder l'histoire en face — et y trouver ce que la mythologie républicaine a soigneusement enterré.
Contrairement au récit officiel, la France n'a pas toujours été ce pays uniformisé, centralisé, gouverné depuis Paris avec une égale indifférence pour ses provinces. Sous l'Ancien Régime, la France était un archipel de libertés locales d'une richesse extraordinaire. Les Parlements provinciaux rendaient la justice et enregistraient les édits royaux — avec le droit de les refuser. Les États particuliers de Bretagne, de Languedoc, de Bourgogne, de Provence géraient leurs propres finances et défendaient leurs privilèges. Les coutumes régionales régissaient le droit civil. Les langues vernaculaires — breton, occitan, alsacien, basque, flamand — vivaient et prospéraient.
Le roi de France n'était pas un tyran centralisateur. Il était le garant de cette diversité, celui qui jurait au sacre de respecter les libertés des provinces et l'autorité des corps intermédiaires. L'unité française n'était pas l'uniformité — c'était la coexistence harmonieuse de territoires différents sous une même couronne.
C'est la Révolution française qui a tout détruit. Au nom de l'Unité, de la Raison et de l'égalité abstraite, elle a supprimé les provinces, aboli les Parlements, écrasé les langues régionales, et imposé le modèle préfectoral napoléonien — une administration verticale, identique partout, obéissant à Paris. Ce que des siècles de construction patiente avaient bâti fut rasé en quelques années.
La République a hérité de cette centralisation et l'a consolidée. Les quelques tentatives de décentralisation — la loi Defferre de 1982, l'acte II de 2003 — ont été des demi-mesures, accordant aux régions une apparence de pouvoir sans jamais leur donner les moyens financiers et législatifs réels de l'exercer.
Le millefeuille territorial : une réforme inachevée
La France compte aujourd'hui cinq niveaux d'administration territoriale : la commune, l'intercommunalité, le département, la région, et l'État. Auxquels s'ajoutent les métropoles, les pays, les syndicats mixtes et autres structures de coopération qui prolifèrent sans logique d'ensemble. Ce millefeuille produit des doublons, des conflits de compétences, des dépenses inutiles et une illisibilité totale pour le citoyen.
La réforme territoriale de 2015 — fusion des régions, suppression des conseils généraux annoncée puis abandonnée — n'a fait qu'aggraver la confusion. En créant des régions XXL sans identité historique réelle, elle a éloigné les centres de décision régionaux des territoires qu'ils sont censés administrer. La région Occitanie est aussi grande que le Portugal. La région Grand Est rassemble des territoires qui n'ont ni la même histoire, ni la même culture, ni les mêmes intérêts.
Il faut aller beaucoup plus loin — et dans une direction radicalement différente.
Le projet : une France fédérale et subsidiaire
La réforme territoriale que la France attend n'est pas un simple aménagement administratif. C'est une révolution institutionnelle qui doit s'articuler autour d'un principe simple et puissant : la subsidiarité ascendante. Ce qui peut être décidé au niveau local doit l'être au niveau local. Ce qui peut être décidé au niveau régional doit l'être au niveau régional. L'État national n'intervient que là où l'action locale est structurellement insuffisante.
Ce principe — inscrit dans les traités européens mais systématiquement bafoué, comme nous l'avons montré dans notre article sur l'Europe — doit être constitutionnalisé dans le droit français avec une force contraignante réelle. Il doit devenir la boussole de toute réforme territoriale.
Redessiner la carte : des régions historiques et cohérentes
La première étape est un redécoupage régional fondé non sur des critères bureaucratiques de taille ou d'efficacité administrative, mais sur les réalités historiques, culturelles et économiques des territoires. La Bretagne, la Normandie, l'Alsace, la Corse, la Savoie, le Dauphiné, l'Occitanie historique, la Provence, le Pays basque — ces entités ont une identité réelle, une cohérence géographique, une mémoire collective. Ce sont elles qui doivent former le socle du nouveau découpage régional français.
Cette réforme suppose de remettre à plat la carte issue de 2015, sans tabou et sans fausse pudeur. Des territoires qui ont été fusionnés administrativement sans jamais l'avoir été culturellement doivent pouvoir retrouver leur autonomie institutionnelle sans que l'Etat ne vienne décider pour eux.
Des régions législatives, pas seulement administratives
La décentralisation réelle suppose que les régions disposent d'un pouvoir normatif — c'est-à-dire la capacité d'adapter la législation nationale aux réalités locales, dans un cadre constitutionnel clairement défini. Ce n'est pas une révolution : c'est ce que font depuis des décennies les Länder allemands, les communautés autonomes espagnoles, les cantons suisses, les régions italiennes.
Dans les domaines de la culture et des langues régionales, de l'éducation, de l'aménagement du territoire, du développement économique, de la santé et des services de proximité, les régions françaises devraient pouvoir légiférer — sous réserve de conformité avec la Constitution nationale et les principes fondamentaux de la République.
Cette capacité normative serait encadrée par une Conférence nationale des régions, instance de coordination entre l'État et les exécutifs régionaux, qui remplacerait l'actuel Conseil économique, social et environnemental — instance purement consultative et largement inutile — et deviendrait un véritable espace de co-construction de la politique nationale.
Refonder la commune : le premier échelon de la démocratie vivante
La commune est le lieu de la démocratie la plus vivante, la plus concrète, la plus proche du citoyen. C'est là que se décide l'école, le logement, la voirie, la vie associative, les services de proximité. C'est là que l'élu local est encore reconnu dans la rue, interpellé au marché, tenu de rendre des comptes directement à ses concitoyens.
Cette démocratie de proximité mérite d'être renforcée, pas affaiblie. Les petites communes — dont beaucoup ont été contraintes de fusionner ou de déléguer leurs compétences à des intercommunalités de plus en plus puissantes et de moins en moins contrôlées démocratiquement — doivent retrouver leur capacité d'initiative et leurs ressources financières propres.
David Lisnard, président de l'Association des Maires de France, porte depuis plusieurs années un message cohérent sur ce sujet : les communes doivent être les premières à agir, et non les dernières à exécuter. Les lois ZAN sur l'artificialisation des sols, les Zones à Faibles Émissions imposées sans discernement à des villes moyennes, les injonctions administratives déconnectées du terrain — tout cela illustre l'absurdité d'un modèle qui prétend gouverner l'ensemble du territoire depuis quelques bureaux parisiens.
Réformer la fiscalité locale : donner aux territoires les moyens de leur autonomie
L'autonomie sans ressources n'est qu'une illusion. La décentralisation française a toujours souffert de ce paradoxe : on transfère des compétences aux collectivités sans leur transférer les ressources correspondantes — ou on les leur transfère sous forme de dotations de l'État, qui restent une forme de tutelle financière.
La réforme fiscale territoriale est donc le corollaire indispensable de la réforme institutionnelle. Elle suppose de donner aux régions et aux communes des ressources fiscales propres, dynamiques et prévisibles — non plus des dotations que l'État peut réduire unilatéralement à chaque loi de finances. L'impôt local doit redevenir un impôt de proximité, dont le taux est fixé par les élus locaux qui en rendent compte directement à leurs électeurs.
Ce modèle — qui est celui des Länder allemands, des cantons suisses, des communautés autonomes espagnoles — produit à la fois une meilleure allocation des ressources et une plus grande responsabilisation des élus. Un président de région qui lève l'impôt doit expliquer à quoi il sert. Un maire qui fixe le taux de la taxe foncière doit justifier ses choix devant ses administrés. C'est cela, la vraie démocratie locale.
Les modèles qui fonctionnent : apprendre des voisins
La France n'a pas à inventer ce qu'elle refuse de regarder chez ses voisins.
L'Allemagne a construit sa puissance sur un fédéralisme assumé. Les seize Länder disposent de compétences législatives propres, de ressources fiscales indépendantes, et d'une représentation directe au niveau fédéral via le Bundesrat. Les politiques d'éducation, de culture, de police, d'aménagement du territoire sont décidées au niveau du Land — et les résultats sont là : une économie plus équilibrée territorialement, des villes moyennes dynamiques, une administration plus proche et plus efficace.
La Suisse pousse le modèle encore plus loin avec ses vingt-six cantons souverains dans leurs domaines de compétence, leur fiscalité propre, leurs langues officielles, leurs traditions institutionnelles. La Confédération helvétique est l'un des pays les plus prospères, les plus stables et les plus démocratiques du monde — précisément parce qu'elle a su bâtir l'unité dans la diversité, sans jamais l'imposer par la force administrative.
L'Espagne a réussi — imparfaitement, mais réellement — à intégrer des identités régionales puissantes comme la Catalogne, le Pays basque ou la Galice dans un cadre constitutionnel commun, via le système des communautés autonomes. Malgré les tensions, ce modèle a permis à des régions à forte identité de s'épanouir sans remettre en cause l'unité nationale.
La Belgique, enfin, offre l'exemple d'une monarchie fédérale qui garantit l'équilibre entre communautés linguistiques et culturelles profondément différentes. Le roi y joue le rôle de garant institutionnel au-dessus des clivages partisans et communautaires — une neutralité arbitrale que la République française, soumise aux aléas de l'élection présidentielle, peine à assurer.
Reconnaître les langues et cultures régionales
Soixante-dix-sept pour cent des Français souhaitent une meilleure reconnaissance des langues régionales. Ce chiffre dit quelque chose d'essentiel : les Français ne veulent pas effacer leur diversité culturelle — ils veulent la célébrer.
Le breton, l'alsacien, l'occitan, le basque, le corse, le créole, le tahitien — ces langues ne sont pas des patois pittoresques. Ce sont des patrimoines vivants, porteurs d'une mémoire et d'une identité que la République a trop longtemps cherché à étouffer au nom de l'unité linguistique.
La ratification de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires — que la France est l'un des seuls pays d'Europe à n'avoir jamais ratifiée — doit être un acte symbolique et concret de cette réconciliation nationale avec la diversité des territoires. L'enseignement des langues régionales doit être développé, leur usage dans les services publics locaux facilité, leur présence dans l'espace public normalisée.
Reconnaître le breton en Bretagne ou l'alsacien en Alsace n'affaiblit pas la France. Cela la réconcilie avec elle-même.
La réforme territoriale dans le projet global
La réforme des territoires n'est pas un chantier isolé. Elle s'inscrit dans la cohérence du projet de refondation que nous défendons article après article.
Elle est le pendant intérieur de ce que nous proposons pour l'Europe : comme nous voulons une Europe subsidiaire qui respecte la souveraineté des États, nous voulons une France subsidiaire qui respecte la souveraineté des territoires. Le principe est le même, appliqué à deux échelles différentes.
Elle est le complément de la Journée Souveraine que nous avons proposée : une démocratie directe qui fonctionne à l'échelle nationale doit aussi fonctionner à l'échelle locale. Les consultations régionales et communales de la Journée Souveraine sont l'instrument démocratique naturel de cette réforme territoriale.
Elle est enfin le correctif indispensable au Spoil System que nous avons défendu : si les préfets sont nommés par le Premier ministre et tenus à des objectifs de résultats, ils doivent l'être au service d'une politique de décentralisation réelle — non comme les instruments d'un centralisme renforcé.
Rendre la France aux Français, tous les Français
La fracture territoriale française n'est pas une fatalité. Elle est le produit d'un choix politique — celui du centralisme jacobin — que d'autres choix politiques peuvent corriger.
Rendre la France aux Français, c'est aussi rendre les territoires à ceux qui y vivent, y travaillent, y construisent leur vie. C'est faire confiance à un maire de village pour gérer son école plutôt qu'à une direction ministérielle parisienne. C'est permettre à une région de définir sa politique de développement économique en cohérence avec ses atouts propres. C'est reconnaître qu'un paysan breton, un vigneron alsacien et un pêcheur martiniquais n'ont pas les mêmes besoins, les mêmes contraintes et les mêmes aspirations — et que c'est une richesse, pas un problème.
La France n'a pas besoin d'un gouvernement unique qui pense à la place de tous. Elle a besoin d'une architecture institutionnelle qui libère l'intelligence des territoires, responsabilise les acteurs locaux, et réconcilie enfin la République avec la diversité de ceux qui la composent.
Paris doit cesser de gouverner la France. Il est temps que la France se gouverne elle-même.
La centralisation n'est pas une valeur républicaine. C'est une habitude administrative. Et les mauvaises habitudes, ça se perd.



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