Rapport Alloncle : l'audiovisuel public face à son miroir pendant que les Molières jouent la comédie
- Stephan P
- 8 mai
- 10 min de lecture

Le rapport Alloncle est sorti. Les présidents de France Télévisions et Radio France sont convoqués par la ministre de la Culture. Delphine Ernotte ergote et perd son sang-froid. Et pendant ce temps, aux Molières, le tribunal médiatique et artistique subventionné joue les indignés. Chronique d'une caste qui refuse de se regarder en face et que 77 % des Français ont déjà jugée.
Acte I — Six mois de travail parlementaire : le rapport qui dérange
Il aura fallu six mois, 59 auditions, 284 personnes entendues, près de 551 pages et un vote serré, 12 voix pour, 10 contre, 8 abstentions pour que le rapport Alloncle voie enfin le jour ce lundi 4 mai 2026. Après six mois de travaux agités de la commission d'enquête dédiée, le rapport de Charles Alloncle sur l'audiovisuel public a été publié, préconisant une cure d'austérité drastique afin de dégager plus d'un milliard d'euros, soit un quart des crédits alloués par l'État à l'audiovisuel public.
Un milliard. Sur quatre. Un quart du budget. Ce n'est pas une décision politique arbitraire, c'est le résultat d'une enquête parlementaire menée dans les règles de l'art, audition par audition, chiffre par chiffre.
Les propositions concrètes sont précises : fusion de France 2 et France 5, fusion de Franceinfo et France 24, fusion de France 3 et Ici, suppression pure et simple de France 4 et de la station Mouv', réduction d'un tiers du budget consacré aux sports tout en sanctuarisant les grands rendez-vous nationaux comme le Tournoi des six nations, le Tour de France et Roland-Garros, réduction de trois quarts du budget des jeux télévisés, et disparition des émissions de téléréalité des antennes du service public.
Ce n'est pas la tronçonneuse idéologique que la gauche et ses relais médiatiques ont voulu dépeindre. C'est une réorganisation rationnelle d'un secteur qui coûte quatre milliards d'euros aux contribuables et qui, depuis des années, refuse de s'interroger sur ses missions, ses doublons et ses dérives éditoriales.
Acte II — Alloncle et Patrier-Leitus : deux visions convergentes
Ce qui est remarquable dans le dénouement de cette commission, c'est la convergence opérée entre le rapporteur Charles Alloncle et le président de la commission Jérémie Patrier-Leitus, pourtant issu du groupe Horizons donc d'une sensibilité politique différente.
Son président, Jérémie Patrier-Leitus, a voté en faveur du rapport. Ce qui n'allait pas de soi au regard des tensions qui avaient émaillé les travaux. Patrier-Leitus avait lui-même évoqué des éléments concordants qui accréditent des tentatives d'ingérence inédites dans une commission d'enquête parlementaire, révélation d'une gravité considérable, passée presque inaperçue dans le tumulte des réactions politiciennes.
Les deux hommes arrivent ainsi, par des chemins différents, aux mêmes conclusions de fond : l'audiovisuel public coûte trop cher, se contrôle trop peu, et s'est progressivement éloigné de sa mission première. C'est précisément ce que j'écrivais dans ces colonnes bien avant que la commission ne rende ses conclusions. Et c'est ce que la ministre de la Culture Catherine Pégard a traduit en actes en annonçant sa rencontre avec les présidents de France Télévisions et Radio France pour discuter de l'avenir de l'audiovisuel public, plaidant pour une accélération des réformes.
Le signal est clair : le temps des palabres est terminé. Le temps des comptes est venu.
Acte III — La gauche : le déni comme seule réponse
Face à ce travail parlementaire sérieux et documenté, quelle a été la réponse de la gauche ? Prévisible. Les députés insoumis, écologistes et socialistes avaient annoncé leur intention de voter contre la publication du document. Le député LFI Aurélien Saintoul a qualifié le rapport de texte « mensonger », « partiel », « malveillant » et « contradictoire ».
Mensonger. Partiel. Malveillant. Ces mots disent tout , non pas sur le rapport, mais sur ceux qui les emploient. Quand on n'a pas d'argument sur le fond, on attaque la forme. Quand on ne peut pas contester les chiffres, on conteste la légitimité de celui qui les produit.
La députée socialiste Ayda Hadizadeh a affirmé que « l'Assemblée nationale doit être crédible » et qu'« il ne s'agit pas d'un rapport parlementaire ». Non pas d'un rapport parlementaire. Un rapport adopté par une commission d'enquête de l'Assemblée nationale, après six mois de travaux, par un vote majoritaire de représentants élus par le peuple français. Si ce n'est pas démocratique, alors rien ne l'est. Mais voilà — pour une certaine gauche, la démocratie n'est légitime que lorsqu'elle produit les résultats qu'elle souhaite.
Acte IV — Les Molières ou le tribunal des subventionnés
Le même soir que la publication du rapport, aux Folies Bergère, se tenait la 37e cérémonie des Molières. Présentée par Alex Vizorek et retransmise sur France 2. Financée donc, une fois de plus, par le contribuable. Et l'occasion, une fois de plus, pour une partie de la profession de se transformer en tribunal politique.
Ce n'est pas nouveau. La mécanique est rodée depuis des années : une cérémonie de remise de prix artistiques se transforme en meeting politique déguisé, avec discours d'indignation, slogans subventionnés, et prise à partie du gouvernement en direct sur une chaîne publique que lesdits artistes défendent bec et ongles pour de bonnes raisons : c'est elle qui les finance.
La CGT Spectacle avait demandé à pouvoir interpeller la ministre de la Culture Catherine Pégard lors de la cérémonie, dénonçant les coupes budgétaires dans le spectacle vivant et un plan de licenciement massif dans le secteur. Des artistes financés par l'argent public, diffusés sur des chaînes publiques, primés lors de cérémonies retransmises par le service public — et qui utilisent ces tribunes pour attaquer démocratiquement la réforme de ce même service public qui les nourrit.
Ce n'est pas la liberté d'expression qui est en cause, elle est totale, et c'est bien ainsi. C'est l'absence totale de conscience du paradoxe. Ces gens mordent la main qui les nourrit, avec les dents que cette main a façonnées. Et ils appellent ça de la résistance.
Acte V — Le pouvoir S, ou la tyrannie des subventionnés
Il y a un phénomène que l'on ne nomme pas suffisamment dans le débat public français : ce que j'appellerais le pouvoir S, le pouvoir des Subventionnés. Audiovisuel public, spectacle vivant, édition aidée, presse subventionnée, recherche universitaire orientée : un écosystème entier vit, en France, aux frais du contribuable, et a développé une idéologie commune dont le premier article est le suivant : l'État doit nous financer, et nous avons le droit de le critiquer pour tout le reste.
Ce pouvoir S n'est pas moins dangereux que l'idéologie de LFI, il est même, à certains égards, plus insidieux. LFI est visible, bruyante, clairement identifiable dans le paysage politique. Le pouvoir S, lui, se drape dans l'art, la culture, l'information, l'éducation. Il opère dans les couches profondes de la formation des opinions. Il décide de ce qui est dicible et de ce qui ne l'est pas. Il fixe les normes du débat acceptable et celui qui les transgresse est immédiatement labellisé « extrême droite », « populiste » ou « ennemi de la culture ».
Charles Alloncle en a fait l'expérience pendant six mois. Son rapport, avant même d'être lu, a été présenté comme une attaque contre la liberté de la presse. Un rapport de contre-enquête publié par la SCAM a même soutenu que l'attaque contre l'audiovisuel public en France ne vient pas de nulle part, qu'elle n'est pas le fruit des enquêtes de Charles Alloncle, mais que tout a déjà été écrit par le mouvement conservateur américain et par Donald Trump lui-même.
Trump. Toujours Trump. L'argument ad Hitlerum des temps modernes, quand on manque de fond, on convoque le spectre américain pour disqualifier l'adversaire sans avoir à répondre sur les chiffres.
Acte VI — Ce que ce rapport confirme de nos propositions
Je le dis sans fausse modestie : ce que le rapport Alloncle formule avec l'autorité d'une commission parlementaire, je l'écrivais ici depuis des mois. Que l'audiovisuel public coûte trop cher pour ce qu'il produit. Qu'il s'est progressivement transformé en chambre d'écho d'une certaine sensibilité politique. Que la téléréalité et les jeux télévisés n'ont pas leur place sur une chaîne financée par le contribuable.
Charles Alloncle propose également de réaliser un audit de l'ensemble des postes comportant les termes de « directeur » et de « secrétaire général », afin d'éviter les doublons. Voilà une proposition de bon sens gestionnaire qui, dans n'importe quelle entreprise privée, aurait été réalisée spontanément. Dans l'audiovisuel public, il a fallu une commission d'enquête parlementaire de six mois pour oser la formuler.
Et sur le fond éditorial : c'est après les accusations de connivence avec le Parti socialiste contre les journalistes Thomas Legrand et Patrick Cohen que la commission a vu le jour. Cette genèse n'est pas anecdotique. Elle rappelle que la question de la neutralité éditoriale, qui aurait dû être traitée en interne, a dû être saisie par le Parlement faute d'autocritique interne.
Acte VII — Delphine Ernotte : quand la patronne du service public se prend pour son avocat
Il y a des réactions qui en disent plus long sur leur auteur que sur leur cible. Celle de Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions, publiée sur X au lendemain de la sortie du rapport, en est l'illustration parfaite.
La présidente de France Télévisions a dénoncé le rapport comme étant « à charge », construit sur « des insinuations, des approximations et des contre-vérités », ajoutant : « Six mois de travaux, tout ça pour en arriver là ? » Elle pointe en outre des « attaques personnelles » et des « procès d'intention » de la part de Charles Alloncle, et promet de répondre « sur tous les points de ce rapport ».
Prenons un moment pour mesurer ce que cela signifie. Une présidente nommée par l'État, payée par le contribuable, à la tête d'un groupe financé à hauteur de plusieurs milliards d'euros par l'argent public, se permet de qualifier publiquement de mensonger le travail d'une commission d'enquête parlementaire, c'est-à-dire le travail de représentants élus du peuple souverain. Pas en séance d'audition, où elle aurait pu s'expliquer contradictoirement. Sur X. Dans une salve médiatique destinée à mobiliser l'opinion contre un rapport démocratiquement adopté.
Ce n'est pas de la défense du service public. C'est de la politique partisane.
Selon Delphine Ernotte Cunci, le rapport porte « une vision élitiste, éloignée des familles, des publics les plus populaires ». Argument savoureux, venant de la dirigeante d'un groupe qui diffuse des jeux télévisés à la chaîne et dont le rapport recommande précisément de réduire cette programmation. Se réclamer du grand public pour défendre des programmes dont la médiocrité fait consensus est une acrobatie rhétorique digne des meilleurs sophistes.
La présidente de France Télévisions n'est pas élue. Elle ne rend de comptes qu'à l'ARCOM et, in fine, à l'État qui la nomme et la finance. Sa légitimité est institutionnelle, pas démocratique. Elle peut et doit défendre ses orientations dans les cadres prévus à cet effet. Ce qu'elle ne peut pas faire, sans trahir la nature même de sa fonction, c'est entrer en guerre publique contre des élus de la République au nom de la défense de son propre périmètre.
Un patron du service public digne de ce titre aurait lu le rapport, en aurait pris acte avec sérénité, et transmis ses observations aux autorités compétentes — discrètement, professionnellement. Dans toute organisation qui se respecte, un dirigeant dont la gestion fait l'objet d'un rapport parlementaire aussi critique adopté démocratiquement tirerait les conséquences de cette mise en cause et présenterait sa démission. Non pas parce qu'il y serait contraint, mais parce que la grandeur d'une fonction s'apprécie aussi à la façon dont on sait en partir quand les circonstances l'imposent.
Que Delphine Ernotte Cunci n'y ait pas songé un seul instant est peut-être la démonstration la plus éclatante de ce que le rapport cherchait à documenter : dans ce petit milieu, on ne part jamais volontairement. On résiste. On attaque. On occupe le terrain médiatique. Et l'on compte sur la solidarité de l'écosystème pour que la tempête passe.
Acte VIII — 77 % des Français ont déjà tranché
Mais le plus accablant pour Delphine Ernotte n'est pas dans le rapport Alloncle. Il est dans les chiffres de l'opinion publique. Car pendant qu'elle ergote, contre-attaque et se pose en victime d'une cabale politico-médiatique, les Français, eux, ont déjà tranché.
Selon une enquête exclusive CSA pour le JDNews publiée ce jour, 77 % des Français jugent nécessaire de réformer l'audiovisuel public, un chiffre massif qui traverse largement les clivages politiques. Dans le détail, 38 % appellent à une transformation en profondeur et 39 % plaident pour des ajustements ciblés.
77 %. Pas une majorité fragile. Pas un résultat de circonstance. Les trois quarts du pays. Des électeurs de gauche, du centre, de droite des contribuables qui financent le système et qui, collectivement, estiment qu'il ne fonctionne plus comme il devrait.
L'audiovisuel public devient un marqueur politique. En cause, le sentiment, largement partagé, d'un service public de plus en plus idéologisé. Les auditions de la commission d'enquête ont mis en lumière ces tensions, tout comme plusieurs polémiques récentes autour de la neutralité de certaines figures de France Télévisions et de Radio France, qui ont contribué à nourrir le doute.
Ce sondage dit quelque chose de simple et de dévastateur : Delphine Ernotte n'a pas perdu la confiance d'une commission parlementaire de droite. Elle a perdu la confiance de ses propres téléspectateurs. De ceux qui, chaque soir, allument leur poste et financent, bon gré mal gré, les quatre milliards d'euros du système qu'elle dirige.
Face à ce verdict populaire, la posture guerrière sur X ressemble moins à une défense du service public qu'à un déni de réalité. Quand les trois quarts du pays vous demandent de changer, érgoter sur les « approximations » d'un rapport parlementaire n'est pas de la résistance, c'est de l'aveuglement.
Un dirigeant véritablement à l'écoute des citoyens aurait entendu ce signal bien avant que la commission ne le formalise. Il aurait engagé lui-même les réformes nécessaires, proposé un plan de transformation crédible, rendu des comptes avec transparence. Il aurait rendu inutile le travail d'Alloncle en le devançant.
La réforme viendra. Elle vient déjà, portée par la ministre, par le rapport, et par 77 % des Français. La seule question est de savoir si Delphine Ernotte en sera l'actrice — ou l'obstacle que l'histoire retiendra.
Épilogue — L'heure des choix
« L'heure est désormais à l'action, aux réformes et au redressement de l'audiovisuel public », a réagi Charles Alloncle sur X le soir du vote. Il a raison. Et la ministre de la Culture qui convoque les présidents des chaînes publiques pour leur signifier le temps des économies envoie le signal juste.
Il ne s'agit pas de détruire l'audiovisuel public. Il s'agit de le sauver, de le remettre au service de ce pour quoi il est financé : informer honnêtement, cultiver l'esprit critique, rassembler les Français autour d'une information de qualité et d'une création exigeante. Pas de financer des jeux télévisés à la chaîne, une téléréalité jugée « nuisible pour les jeunes générations », et des cérémonies de remise de prix qui se transforment en tribunes militantes.
Le pouvoir S a longtemps cru que son emprise sur la culture et l'information le mettait à l'abri de toute réforme. Le rapport Alloncle, les 77 % de Français qui réclament le changement, et une ministre qui convoque démontrent que la démocratie, quand elle fonctionne, peut aussi regarder en face ceux qu'elle finance.
C'est cela, le travail des « gueux » que certains ont méprisé ce soir aux Molières.



Commentaires