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Qui fixe le taux auquel la France emprunte ?Petit manuel sur notre dette, notre trajectoire et notre souveraineté

22 août
15 min de lecture



Le 21 août dernier, Le Figaro publiait un tableau que peu de Français ont remarqué et qui devrait pourtant tous nous glacer : la France emprunte désormais à 4,12 % sur dix ans, quand l’Italie emprunte à 4,07 %. Nous payons plus cher que Rome. Nous, le pays qui donnait des leçons de sérieux budgétaire à l’Europe du Sud pendant trente ans. Et la trajectoire est pire que le niveau : 58 milliards d’intérêts en 2024, 78 cette année, 100 selon le ministre de l’Économie, jusqu’à 124 si rien ne change. Mais comment ce taux est-il fixé, au juste ? Par qui ? Que peut-on y faire en dehors des économies budgétaires dont tout le monde parle sans jamais les faire ? Et vers quelle économie doit aller un pays qui veut redevenir maître de son destin ? Ce billet est un manuel. Pas une tribune — un manuel. Parce qu’on ne décide pas souverainement de son avenir quand on ne comprend pas les mécanismes qui nous enchaînent.

 

I — Les deux étages : ce que personne ne vous explique jamais

Première chose à comprendre, et elle change tout : il n’existe pas un taux d’intérêt, mais deux étages, avec deux décideurs différents.

Étage 1 : la BCE fixe le prix de l’argent à court terme

Le Conseil des gouverneurs de la Banque centrale européenne se réunit toutes les six semaines à Francfort. Y siègent les six membres du directoire et les gouverneurs des vingt banques centrales nationales de la zone euro — dont celui de la Banque de France. Ensemble, ils pilotent trois taux directeurs.

Le principal est le taux de la facilité de dépôt : ce que la BCE verse aux banques commerciales qui garent leurs liquidités chez elle pour vingt-quatre heures. Il est aujourd’hui à 2,25 %, après une hausse de vingt-cinq points de base décidée le 11 juin 2026 — la première depuis trois ans. Pourquoi cette hausse ? Parce que la guerre en Iran a propulsé le baril vers 125 dollars et fait remonter l’inflation de la zone euro à 3 %, au-dessus de la cible. Le 23 juillet, la BCE a maintenu ce niveau, à l’unanimité.

Ce taux est l’étalon de tout le reste : il détermine ce que votre banque paie pour se financer, donc ce qu’elle vous facture sur un crédit immobilier ou un prêt professionnel.

Point capital pour la suite : sur cet étage, la France dispose d’une voix parmi vingt-six. Et le mandat de la BCE est unique — la stabilité des prix. Ni l’emploi, ni la croissance, ni la situation budgétaire de tel ou tel État. C’est le cœur du reproche que j’adresse à ce système, et j’y reviendrai.

Étage 2 : le marché fixe le prix de la dette française à long terme

Et là, la BCE n’a plus la main.

L’Agence France Trésor, une administration de Bercy dont personne ne parle et qui gère pourtant plus de 3 500 milliards d’euros, organise chaque mois des adjudications. Elle annonce qu’elle veut emprunter, disons, huit milliards à dix ans. Une vingtaine d’établissements agréés — les « spécialistes en valeurs du Trésor », banques françaises et étrangères — soumettent leurs offres : je vous prête tant, à tel taux. L’AFT retient les meilleures jusqu’à atteindre son montant. Le taux n’est pas décidé : il est constaté.

Ces obligations — les OAT — s’échangent ensuite librement sur le marché secondaire, entre assureurs, fonds de pension, banques centrales étrangères, gestionnaires d’actifs. C’est ce marché, ouvert en permanence, qui détermine à chaque instant le « taux à dix ans » que citent les journaux.

Et ce marché est composé, à 55 %, de créanciers non-résidents. Des Japonais, des Américains, des fonds souverains du Golfe, des assureurs allemands. Des gens qui n’ont aucune raison particulière d’aimer la France et qui comparent, chaque matin, ce que rapporte une OAT et ce que rapporte un Bund ou un Treasury.

 

II — Les trois briques du taux : et la seule sur laquelle nous avons prise

Décomposons ce 4,12 %. Trois éléments — et cette décomposition est la clé de tout l’article.

Première brique — le taux sans risque européen. Le socle, déterminé par la politique de la BCE et les anticipations sur son évolution. La référence est le Bund allemand à dix ans : 3,26 %. Sur cette brique, la France n’a pratiquement aucune prise.

Deuxième brique — la prime d’inflation. Un prêteur qui récupère son argent dans dix ans veut être compensé pour l’érosion monétaire. Elle concerne toute la zone euro.

Troisième brique — la prime de risque pays. L’essentiel. C’est l’écart entre le taux français et le taux allemand : 86,47 points de base au 20 août 2026, contre 70,91 en janvier. C’est le spread. Traduit en français : le supplément exigé pour prêter à la France plutôt qu’à l’Allemagne.

Retenez ceci, c’est le point le plus important de ce billet : l’Allemagne a exactement le même euro que nous, la même BCE, le même taux directeur — et elle emprunte 0,86 point moins cher. Ce n’est donc ni l’euro ni Francfort qui expliquent notre surcoût. C’est nous. Notre déficit, notre dette, notre instabilité politique, notre incapacité à voter un budget.

Cette troisième brique est la seule que nous maîtrisons entièrement. Et c’est précisément celle que nous laissons se dégrader.

 

III — La trajectoire : de 58 à 124 milliards en quatre ans

Rendons ces abstractions concrètes. Et posons d’abord une précision de méthode, parce que les chiffres circulent en désordre.

La « charge de la dette de l’État » au sens strictement budgétaire tourne autour de 55 à 60 milliards en 2026. Le chiffre de 78 milliards cité par la presse correspond à la charge d’intérêts de l’ensemble des administrations publiques — État, collectivités, Sécurité sociale. C’est ce périmètre que j’utilise d’un bout à l’autre de cet article, parce que c’est celui qui pèse réellement sur la Nation.

Sur ce périmètre, la trajectoire est vertigineuse : 58 milliards en 2024, 78 en 2026, 100 milliards anticipés par le ministre de l’Économie Roland Lescure, jusqu’à 124 milliards à politique inchangée. Doublement en quatre ans. Sans qu’aucune loi n’ait été votée pour cela. Sans qu’aucun Parlement n’en ait délibéré.

Comparons maintenant à la loi de finances pour 2026 :

• Recettes nettes du budget général de l’État : 325,4 milliards

• Charges nettes : 458,9 milliards

• Solde du budget de l’État : −134,6 milliards

• Mission Défense : 50,5 milliards · Enseignement scolaire : 58,7 milliards

Charge d'intérêts

Part des recettes nettes de l’État

Équivalent

78 Md€ (2026)

24 %

Plus que la Défense et la Justice réunies

100 Md€ (anticipation de Roland Lescure)

31 %

Près du double du budget de la Défense

124 Md€ (projection à politique inchangée)

38 %

Défense + Enseignement scolaire + Justice

 

Autrement dit : près d’un quart de tout ce que l’État encaisse part en intérêts avant d’avoir financé le moindre professeur, le moindre policier, le moindre soignant. Et si la trajectoire se poursuit, ce sera bientôt plus du tiers.

Ramené à chacun d’entre nous : 78 milliards, c’est environ 1 150 euros par Français et par an, nourrisson compris. À 124 milliards, on passe à 1 820 euros. Une famille de quatre personnes acquitte aujourd’hui près de 4 600 euros annuels d’intérêts — non pour un service, non pour une école, non pour un hôpital, mais pour la seule location de l’argent que nous avons emprunté hier.

Un chiffre pour saisir l’engrenage : sur les six premiers mois de 2026, la France a payé 34,5 milliards d’intérêts, contre 29,2 milliards sur la même période de 2025. Cinq milliards de plus en un an, sans avoir rien voté, rien décidé. Simplement parce que les anciens emprunts contractés à taux bas arrivent à échéance et sont refinancés à 4 %.

C’est ce que les économistes appellent l’effet boule de neige. Tant que le nouveau taux est inférieur à l’ancien, la charge baisse. Depuis 2022, c’est l’inverse. Et comme la maturité moyenne de la dette française tourne autour de huit ans et demi, il faudra une décennie pour que le stock soit entièrement renouvelé aux conditions actuelles. Nous n’avons pas encore vu le plus dur.

Bercy a d’ailleurs lancé un avertissement qu’il faut prendre au sérieux : si la France, paralysée par l’instabilité politique, devait passer une année entière sans budget voté, le déficit s’aggraverait d’au moins 0,5 point de PIB. L’impuissance parlementaire a un prix, et il est chiffré.

 

IV — La fausse solution : annuler la dette détenue par la banque centrale

Passons aux remèdes, et commençons par celui que Jean-Luc Mélenchon propose depuis des années : annuler purement et simplement la dette détenue par la banque centrale. Environ un quart du stock. D’un trait de plume, la dette passerait sous les 90 % du PIB.

C’est séduisant, c’est simple, et c’est faux. Quatre raisons, dans l’ordre croissant de gravité.

1. C’est juridiquement interdit. L’article 123 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne prohibe explicitement le financement monétaire des États. Annuler une dette détenue par une banque centrale, c’est du financement monétaire rétroactif. Il faudrait réviser les traités — à l’unanimité des vingt-sept.

2. Ce n’est pas « la BCE » qui détient cette dette : c’est la Banque de France. Dans l’Eurosystème, chaque banque centrale nationale porte les titres de son propre État. Or qui est l’actionnaire unique de la Banque de France ? L’État français, dont le budget encaisse chaque année les bénéfices de l’institution. Annuler cette dette revient donc à infliger une perte massive à un établissement qu’on possède intégralement. On se rembourse à soi-même en se ruinant soi-même — et il faudrait ensuite recapitaliser la Banque de France, c’est-à-dire repayer ce qu’on prétendait effacer.

3. Ça ne règle rien. La dette est un stock. Le problème français est un flux : plus de 150 milliards de déficit public chaque année. Effacer une partie du stock sans toucher au flux, c’est vider la baignoire sans fermer le robinet. Cinq ans plus tard, on est revenu au point de départ — mais on a brûlé sa crédibilité.

4. Et surtout, ça coûterait immédiatement beaucoup plus cher. Le jour où la France annonce qu’elle annule une dette, les 55 % de créanciers étrangers se posent une seule question : qui sera annulé ensuite ? Le spread ne monte pas de 86 points de base, il double ou triple. Les 4,12 % deviennent 6 ou 7 % sur tout le stock restant.

Mélenchon propose donc une solution qui aggrave massivement le problème qu’elle prétend résoudre. Ce n’est pas de l’audace : c’est de l’ignorance élevée au rang de programme.

 

V — Les vraies marges de manœuvre, en dehors des économies

Que reste-t-il alors, si l’on ne veut pas s’en tenir aux seules coupes budgétaires ? Beaucoup plus qu’on ne le croit. Cinq leviers, du plus immédiat au plus structurel.

1. La stabilité politique — le levier gratuit

Les 86 points de spread ne sont pas tombés du ciel : ils se sont creusés à mesure que la France démontrait son incapacité à se gouverner. Quatre Premiers ministres, des 49.3 à répétition, une dissolution, une loi spéciale de fin d’année pour éviter la paralysie. Chaque épisode coûte des points de base.

Une majorité stable et un budget voté normalement rendraient mécaniquement une partie de ces 0,86 point — soit plusieurs milliards par an, sans une seule coupe budgétaire. C’est le levier le moins cher et le plus ignoré. Il ne demande pas de courage économique : il demande du courage politique.

2. La croissance — le levier décisif

La dette se mesure en pourcentage du PIB : c’est une fraction. On peut agir sur le numérateur — moins emprunter — ou sur le dénominateur — produire davantage.

Les économistes résument cela par une inégalité simple : si le taux de croissance nominale dépasse le taux d’intérêt moyen de la dette, celle-ci décroît toute seule, sans un euro d’économie. La France a vécu ainsi pendant les Trente Glorieuses. Aujourd’hui, avec une croissance atone et des taux à 4 %, l’équation joue contre nous, et chaque année qui passe alourdit le fardeau.

Retrouver deux points de croissance ferait davantage pour nos finances que dix ans de rabot budgétaire. C’est tout l’objet des réformes de l’offre que je défends sur ce blog : baisse des impôts de production, réduction de l’écart entre le brut et le net, choc de simplification normative, libération du foncier.

3. Le rapatriement de l’épargne française et un fonds souverain de retraite

Voici le levier le plus puissant et le moins discuté.

Cinquante-cinq pour cent de notre dette est détenue à l’étranger. Le Japon, lui, place l’écrasante majorité de la sienne auprès de ses propres épargnants et emprunte à 2,85 % avec 250 % de dette, quand nous empruntons à 4,12 % avec 118 %.

Ce n’est donc pas le montant de la dette qui détermine le taux : c’est la solidité de la base de créanciers. Un épargnant national vend rarement dans la panique ; un fonds international arbitre en trois clics.

Comment y parvenir ? Par la création d’un fonds de pension souverain, adossé à la mise en place progressive d’une part de capitalisation dans notre système de retraite et, dans l’architecture que je défends, gérée par les corporations professionnelles au niveau de chaque branche.

C’est exactement le mécanisme japonais : le GPIF, plus grand fonds de pension du monde, absorbe une part considérable des émissions du Trésor nippon. C’est aussi le modèle suédois des fonds AP, le modèle danois de l’ATP, le modèle néerlandais. Ces pays se prêtent à eux-mêmes. La France avait créé en 1999 un Fonds de réserve pour les retraites ; elle l’a laissé dépérir au lieu de le laisser grossir. Vingt-cinq ans perdus.

Deux réserves, que je préfère poser moi-même. La double cotisation : passer partiellement à la capitalisation suppose qu’une génération finance à la fois les pensions actuelles et sa propre épargne — cela impose un étalement long et un adossement à des cessions d’actifs publics. La concentration du risque : un fonds de retraite gorgé de dette de son propre État est un double pari sur le même cheval. Il faut donc plafonner la part domestique et diversifier le reste.

Mais l’objectif est le bon : transformer l’épargne des Français, aujourd’hui prêtée au monde entier, en socle de notre indépendance financière.

4. La cession d’actifs

L’État français détient un portefeuille de participations considérable, dont une bonne part n’a aucune justification stratégique. Vendre ce qui ne relève pas du régalien réduit le stock de dette sans toucher un euro de dépense publique. J’ai détaillé ailleurs ce que cela signifie pour l’audiovisuel ; le raisonnement vaut bien au-delà.

5. La gestion de la maturité

L’AFT peut allonger la durée moyenne des emprunts pour verrouiller les taux actuels avant qu’ils ne montent davantage — au prix d’un taux légèrement supérieur aujourd’hui. C’est un arbitrage technique, mais il porte sur des milliards.

Aucun de ces cinq leviers ne suppose de quitter l’euro. Il faut le dire nettement avant d’aborder la question monétaire, sous peine de confondre deux débats distincts.

 

VI — Et le Livre franc ? Ce qu’il peut, ce qu’il ne peut pas

J’ai proposé en décembre dernier, dans mon Manifeste pour la refondation monétaire, la création du Livre franc : une monnaie nationale arrimée à l’euro dans une bande de fluctuation négociée, avec une Banque de France retrouvant son autonomie, et une transition ordonnée. Comme le Danemark aujourd’hui, qui ancre sa couronne à l’euro depuis 1999 au sein du mécanisme de change européen, avec une clause d’exemption obtenue de ses partenaires.

Je maintiens cette proposition. Mais je veux être rigoureusement honnête avec mes lecteurs, parce que la souveraineté ne se défend pas avec des illusions : le Livre franc n’est pas un instrument de réduction des taux d’intérêt. C’est un instrument de souveraineté économique. Ce n’est pas la même chose, et il faut cesser de confondre les deux.

Le trilemme qu’on ne peut pas contourner

Il existe en économie monétaire une contrainte que nul n’a jamais réussi à violer, et qu’on appelle le trilemme de Mundell : un pays ne peut pas avoir simultanément un taux de change fixe, la libre circulation des capitaux, et une politique monétaire autonome. Il faut renoncer à l’un des trois.

Mon manifeste demandait les trois. C’est le point que je dois corriger publiquement, parce qu’un projet sérieux ne se défend pas en ignorant les contraintes.

Concrètement : si la Banque de France fixait ses taux sous ceux de la BCE, les capitaux fuiraient vers les actifs en euros, le Livre franc glisserait vers le bas de sa bande, et il faudrait soit remonter les taux, soit brûler des réserves pour défendre la parité.

Le Danemark en administre la preuve quotidienne. Sa Nationalbank n’a pas de politique monétaire propre : elle a un objectif unique, la stabilité du change, et elle ajuste ses taux en fonction de Francfort. Souveraineté du symbole et de l’instrument, dépendance dans les faits.

Une nuance mérite pourtant d’être signalée, et elle est instructive : le Danemark a parfois pratiqué des taux inférieurs à ceux de la BCE. Pourquoi ? Parce qu’il est perçu comme plus sûr que la moyenne de la zone euro. Les capitaux affluent vers la couronne, elle tend à s’apprécier, et la banque centrale doit baisser ses taux pour freiner ces entrées.

La direction dépend donc de la perception. Un pays jugé plus solide que la zone euro subit des entrées et peut baisser ses taux. Un pays jugé plus fragile subit des sorties et doit les monter. La France, avec 118 % de dette et une Assemblée ingouvernable, serait aujourd’hui dans le second cas.

Conclusion honnête : l’arrimage ne ferait pas baisser la première brique — il la recopierait, en nous privant du siège que nous occupons aujourd’hui au Conseil des gouverneurs. C’est le paradoxe qu’il faut assumer. Aujourd’hui, la France vote à Francfort. Sous arrimage, elle suivrait sans voter.

Ce que le Livre franc apporterait réellement

Cela dit, les gains sont ailleurs, et ils sont réels.

Le risque de défaut disparaît. Un État qui emprunte dans sa propre monnaie ne peut jamais être contraint au défaut : il peut toujours, en dernier ressort, émettre. C’est un changement de nature du risque.

Le taux de change redevient un instrument. L’ajustement de la compétitivité peut se faire par la monnaie plutôt que par la déflation salariale — c’est-à-dire par les salaires des Français.

La redénomination est juridiquement solide. L’immense majorité de la dette française est émise sous droit français, et le principe de lex monetae permet à un État de redéfinir l’unité monétaire de ses obligations internes. Contrairement à ce qu’on entend, la France n’est pas juridiquement prisonnière.

Deux réglages que je dois à mes lecteurs

Le calendrier. Mon manifeste prévoyait une phase destinée à « habituer les marchés ». C’est son maillon faible, et je le reconnais : les marchés ne s’habituent pas à un risque de redénomination — ils le tarifent le jour de l’annonce. Cinq ans entre l’annonce et l’exécution, ce sont cinq ans à emprunter avec une prime de sortie. La fenêtre doit être resserrée : préparation technique longue et confidentielle, séquence publique courte.

Le mandat. Confier à la Banque de France la stabilité des prix et l’emploi et la transition écologique et la stabilité financière, c’est quatre objectifs pour un seul instrument. Les marchés y liraient une tolérance à l’inflation, et la factureraient. Un mandat resserré coûte moins cher.

L’argument qui retourne tout le débat

Reste l’objection qu’on m’adresse le plus souvent : le Danemark, la Suède, la Pologne s’en sortent très bien avec leur monnaie — pourquoi pas nous ?

La question est juste, et elle appelle une réponse précise plutôt qu’une réponse commode.

Ces pays n’ont jamais adopté l’euro. Ils n’en sont pas sortis : ils n’y sont jamais entrés. Il n’y a jamais eu chez eux de redénomination de contrats, de conversion de comptes, de rupture dans la continuité monétaire. Leur exemple prouve donc qu’avoir sa propre monnaie est parfaitement viable pour une économie européenne développée — c’est un fait solide, et il me donne raison sur le fond. Mais il ne renseigne pas sur le coût d’une sortie, opération dont il n’existe aucun précédent moderne comparable.

Leur situation me donne raison ; leur trajectoire ne me renseigne pas. Ce sont deux propositions distinctes, et je revendique la première sans être tenu par la seconde.

Et voici ce que je veux que mes lecteurs retiennent avant tout. Regardez le tableau du 21 août. Le Royaume-Uni, avec sa propre monnaie et sa pleine souveraineté monétaire, emprunte à 5,07 % — le taux le plus élevé de tout le tableau. Le Japon, avec sa propre monnaie et 250 % de dette, emprunte à 2,85 % — le plus bas. Deux pays monétairement souverains, deux résultats opposés.

La monnaie ne détermine pas le taux. L’économie détermine le taux.

Il n’y a donc aucune fatalité dans un sens ni dans l’autre. Reprendre sa monnaie ne condamne pas — le Japon et le Danemark le démontrent. Mais reprendre sa monnaie ne sauve pas davantage — le Royaume-Uni le démontre tout autant. Ce qui sauve un pays, c’est ce qu’il produit, ce qu’il dépense, et la confiance qu’il inspire.

 

VII — Le préalable commun : maîtrise des dépenses et réforme de l’État

Nous arrivons au terme de ce manuel, et à la seule conclusion qu’il autorise.

Deux voies s’offrent à la France si elle veut redevenir souveraine.

La première est monétaire : retrouver notre monnaie pour qu’elle accompagne notre économie au lieu de la contraindre, disposer à nouveau du change comme instrument, adapter le crédit au cycle français plutôt qu’à la moyenne de vingt économies. C’est la voie du Livre franc.

La seconde est financière : sortir de ce budget exsangue où près d’un quart des recettes de l’État s’évapore en intérêts, reconstituer des marges de manœuvre, cesser de dépendre du bon vouloir de créanciers dont plus de la moitié ne sont pas français.

Et voici ce qu’il faut comprendre, parce que c’est la clé de tout : ces deux voies exigent exactement le même préalable.

Car aucune monnaie nouvelle ne compensera un déficit structurel. Aucun arrimage ne rassurera des marchés qui voient une Assemblée incapable de voter un budget. Aucune souveraineté monétaire ne survivra à un État qui dépense 57 % de la richesse nationale sans jamais équilibrer ses comptes. Reprendre sa monnaie quand on est en faillite, c’est troquer la tutelle de Francfort contre celle des marchés et ces derniers sont infiniment moins patients.

Le préalable est donc unique, et il tient en quatre chantiers :

La maîtrise des dépenses. Non pas le rabot aveugle, mais la fin des doublons, des agences inutiles, des dispositifs qui redistribuent sans produire.

La réforme de l’État. Une administration recentrée sur le régalien, décentralisée vers les provinces, débarrassée de la bureaucratie qui l’asphyxie.

La réforme du système social. C’est le chantier que personne n’ose ouvrir et sans lequel rien ne tient : les arrêts de travail, l’assurance chômage, les retraites. Plus de la moitié de la dépense publique française y est engagée. On ne redresse pas un pays en refusant de regarder la moitié de son budget.

La réforme de la fiscalité. Une fiscalité qui cesse de punir le travail et la transmission, qui redonne au brut sa valeur en net, qui fait le pari de la production plutôt que celui de la ponction.

Voilà l’issue. Elle n’est ni de gauche ni technocratique : elle est arithmétique. Et elle conditionne tout le reste — car un peuple qui ne maîtrise pas ses comptes ne choisit ni sa monnaie, ni sa politique, ni son destin.


La France n’emprunte pas à 4,12 % parce qu’elle a l’euro : l’Allemagne a le même euro et emprunte à 3,26 %. Elle emprunte à 4,12 % parce qu’elle n’arrive plus à voter un budget. La prime de risque, c’est le prix que les marchés nous font payer pour notre désordre. Aucune monnaie nouvelle n’effacera ce prix — seul le retour du sérieux le fera. Alors seulement, la question de notre monnaie redeviendra ce qu’elle doit être : un choix libre de peuple souverain, et non un pari de désespéré.

 

Nota : Les taux et données de marché cités dans cet article sont ceux connus au 21 août 2026 (sources : Le Figaro, Bloomberg, BCE, Agence France Trésor, budget.gouv.fr, INSEE). Ces valeurs évoluent quotidiennement.


Un Citoyen engagé — Août 2026


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