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La grève des propriétaires

il y a 7 jours
7 min de lecture



Deux minutes. Une chronique hebdomadaire de deux minutes, le dimanche, confiée à un journaliste dont le seul crime est d'écrire dans un journal de droite. Il n'en a pas fallu davantage pour qu'une assemblée générale de salariés d'une entreprise financée par tous les Français vote le principe d'une grève et exige qu'on retire de l'antenne une voix qui ne pense pas comme eux. Ils n'ont pas dit « nous sommes en désaccord ». Ils ont dit « incompatible ». Le mot est lâché : la maison est à eux, et il n'y a pas de chambre d'amis.



Les faits, puisqu'il faut commencer par eux

Le 2 septembre, une centaine de personnels de Radio France se réunissent en assemblée générale. Ils adoptent à l'unanimité une motion exigeant le retrait de la chronique hebdomadaire confiée sur France Inter à Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles. Motif invoqué : le magazine porterait des valeurs « non compatibles » avec celles du groupe public. Dans la foulée, l'intersyndicale dépose un préavis de grève pour les dimanche 13 et lundi 14 septembre.

La direction de la chaîne, elle, tient bon. Céline Pigalle avait choisi ce journaliste au sein d'un panel d'éditorialistes politiques du week-end, constitué en prévision de la campagne présidentielle. Le principe était donc simple, et même vertueux : faire entendre plusieurs sensibilités à l'approche d'une élection.

Récapitulons l'échelle des choses. D'un côté : deux minutes hebdomadaires, le dimanche. De l'autre : une motion unanime, un préavis de grève sur deux jours, une antenne nationale perturbée. La disproportion n'est pas un détail du dossier. Elle est le dossier.

« Incompatible » : le mot qui dit tout

Prenons ce mot au sérieux, puisqu'il a été voté à l'unanimité.

Une entreprise de presse privée a parfaitement le droit d'avoir une ligne éditoriale et de n'embaucher que ceux qui la partagent. Libération n'a aucune obligation de recruter un chroniqueur conservateur, Valeurs actuelles aucune obligation d'ouvrir ses colonnes à un militant de la France insoumise. C'est la liberté d'entreprendre, appliquée à la presse. Personne ne la conteste.

Mais Radio France n'est pas une entreprise privée. C'est un service public, financé par un prélèvement obligatoire acquitté par des Français qui votent à droite, au centre, à gauche et ailleurs. Dire que les valeurs d'un journal lu par plus de cent mille personnes sont « incompatibles » avec celles de la maison, c'est affirmer que la maison possède des valeurs propres, opposables à une partie du pays qui la finance. C'est revendiquer, en toutes lettres, une propriété privée sur un bien commun.

Il n'y a pas d'échappatoire à ce raisonnement. Soit le service public appartient à tous les Français, et il doit accueillir les voix de tous les Français — y compris celles qui déplaisent souverainement à sa rédaction. Soit il appartient à ceux qui y travaillent, et il faut alors cesser de le faire payer par ceux qu'on en exclut. On ne peut pas réclamer l'argent de tout le monde et la parole de quelques-uns.

Le test de symétrie, ou la preuve par l'absence de bruit

Il se trouve qu'au même moment, France Inter accueille une autre nouvelle chronique régulière, celle de Salomé Saqué, journaliste de Blast, média dont personne ne prétendra qu'il occupe le centre de gravité de l'opinion française.

Combien de motions ? Aucune. Combien d'assemblées générales ? Aucune. Combien de préavis de grève ? Aucun.

Voilà qui règle la question. Le pluralisme n'est pas insupportable en soi : il est parfaitement tolérable dans un sens, et strictement prohibé dans l'autre. Ce qui a déclenché la fronde, ce n'est pas l'arrivée d'un chroniqueur engagé — c'est l'arrivée d'un chroniqueur engagé du mauvais côté.

Et que l'on ne me fasse pas dire ce que je n'écris pas : je ne défends pas la ligne éditoriale de Valeurs actuelles, dont je ne partage pas tout, et je n'ai pas à la défendre. Je défends une règle. Une règle ne vaut que si elle s'applique aux idées qu'on n'aime pas ; sinon ce n'est pas une règle, c'est un privilège. Franz-Olivier Giesbert l'a résumé plus brutalement que moi en observant que les syndicats de Radio France étaient en train de creuser leur propre tombe. Il n'a pas tort. Rien ne discrédite plus sûrement une institution que de la voir démontrer elle-même l'accusation qu'on lui adresse.

Ce n'est pas un incident, c'est un système

On voudrait croire à l'emballement de rentrée, à la susceptibilité d'un jour. Ce serait oublier la séquence.

L'Assemblée nationale a conduit une commission d'enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l'audiovisuel public. Les syndicats de Radio France y ont été auditionnés en février dernier. Le tableau qui s'en dégage n'est pas celui d'une maison qui dérape par accident, mais celui d'une maison qui a une ligne, la défend, la protège, et considère toute contradiction comme une agression. L'affaire Legrand-Cohen, les polémiques successives autour de l'humour de la matinale, la mobilisation constante pour défendre les siens : le motif se répète trop pour être fortuit.

L'affaire Sapin n'est donc pas une anomalie. C'est un révélateur. Elle nous apprend, en deux minutes hebdomadaires, ce que trois cents pages de rapport parlementaire peinaient à faire admettre.

Une très vieille lubie

Il faut mesurer ce qu'a d'extraordinaire le mot « unanimité ».

Sur une centaine de personnes réunies, pas une seule voix pour dire : je déteste ce journal, mais deux minutes ne me tueront pas. Pas une seule pour rappeler qu'une radio publique en campagne présidentielle a peut-être une obligation particulière de faire entendre le pays tel qu'il vote. Pas une abstention. L'unanimité.

Ce réflexe-là a une longue histoire, et elle n'est pas glorieuse. Il repose sur une idée simple et totale : un média n'a pas à refléter les opinions, il a à porter la bonne. Les autres ne sont pas des opinions concurrentes, ce sont des erreurs, et une erreur ne se débat pas — elle se retire de l'antenne. Le vocabulaire lui-même est éloquent : on ne dit pas « nous contesterons ses arguments », on dit « ses valeurs sont incompatibles ». On ne réfute pas, on déclare impur.

C'est très exactement la grammaire mentale que le siècle dernier nous a laissée en héritage : le peuple ne doit pas seulement être gouverné, il doit être correctement informé, et c'est à une avant-garde éclairée qu'il revient de décider ce qu'il peut entendre. On appelait cela l'agitprop, et l'on croyait cette lubie enterrée avec le mur qu'elle avait fallu construire pour empêcher les gens de s'en aller.

Que l'on ne me fasse pas dire plus que je n'écris : nous sommes dans une démocratie, ces salariés sont libres de se syndiquer, de voter des motions et de faire grève, et c'est très bien ainsi. Ce n'est pas le régime que je décris, c'est la structure de pensée. Elle n'a besoin ni de goulag ni de police politique pour produire son effet : il lui suffit d'un préavis de grève déposé au bon moment pour qu'une direction recule, et le résultat est atteint sans qu'aucune loi n'ait été violée. La censure la plus efficace n'est jamais celle qui interdit. C'est celle qui rend le coût du pluralisme trop élevé pour qu'un dirigeant le paie.

La conclusion, qu'on le veuille ou non

Une institution qui ne supporte pas deux minutes de contradiction par semaine n'est pas réformable de l'intérieur. On ne réforme pas par la pédagogie une maison qui vote à l'unanimité contre le pluralisme. Chaque directeur qui tentera l'ouverture se heurtera à la même motion, au même préavis, au même chantage à l'antenne. Et cédera, ou partira.

C'est pourquoi je maintiens, et cette semaine me conforte, ce que j'écris ici depuis longtemps : abrogation de la loi de 1986, privatisation de France 2 et de France Inter, périmètre public resserré sur ce qui relève réellement du bien commun — la création, le patrimoine, l'outre-mer, l'international, la culture qu'aucun marché ne financera. Le reste doit vivre de ses lecteurs et de ses auditeurs, comme tout le monde, et défendre sa ligne avec son propre argent. Ce n'est pas une punition. C'est la seule façon de rendre à ces rédactions le droit d'être ce qu'elles veulent être — sans le faire payer à ceux qu'elles méprisent.

Il ne s'agit pas de faire taire qui que ce soit. Il s'agit de cesser de financer, collectivement, l'organisation méthodique du silence des autres.

Et la bonne nouvelle, c'est qu'il y a un repreneur

J'entends déjà l'objection : privatiser, ce serait livrer ces antennes à Vincent Bolloré. Qu'on se rassure. Le chevalier blanc existe, il a un nom, et il n'attend que ça.

Matthieu Pigasse a bâti une holding qu'il a nommée Combat, et il ne s'embarrasse pas de circonlocutions sur ses intentions : l'objectif, expliquait-il en janvier au micro de France Inter, est de gagner la bataille des idées et des images pour gagner la bataille électorale. Il possède Radio Nova, Les Inrockuptibles, des participations un peu partout, et il travaille au lancement d'une chaîne d'information en continu de gauche sur la TNT — avec Fabien Gay, sénateur communiste et directeur de L'Humanité. La boucle, avouons-le, a une certaine élégance.

Mieux : la démonstration est déjà faite. Radio Nova a recueilli les humoristes écartés de l'audiovisuel public, Guillaume Meurice en tête, dont l'émission dominicale est devenue la plus écoutée de France sur sa tranche. L'audience de la station est passée de 563 000 à 970 000 auditeurs en un an, avec trente-deux émetteurs quand France Inter en compte six cent quatre-vingt-dix.

Voilà donc l'affaire réglée. Il existe un acheteur solvable, engagé, revendiquant exactement la ligne que la rédaction estime consubstantielle à son métier, et capable de faire des audiences avec un centième des moyens. Les salariés de la maison ronde pourraient exercer leur sacerdoce sans entrave, dans un journal qui pense comme eux, financé par un actionnaire qui pense comme eux. Ils n'auraient renoncé qu'à une seule chose : nous le faire payer.


Reste à savoir s'ils veulent vraiment la liberté éditoriale ou seulement l'argent des autres pour l'exercer contre eux.

 

Ils croyaient défendre leur antenne. Ils viennent d'apporter la preuve qu'elle ne leur appartient pas.

amonavislafranceautrement.com  ·  4 septembre 2026

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