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La droite cesse de s'excuser

5 sept.
8 min de lecture

Il faut savoir reconnaître ce qu'on demandait. Depuis des années j'écris ici que rien ne sera possible sans toucher aux institutions : que la souveraineté du peuple a été lentement transférée à des juges qui ne rendent de comptes à personne, et qu'une droite promettant des réformes sans changer les règles du jeu promet du vent. Le 3 septembre, dans les colonnes du Figaro, Bruno Retailleau a dit à peu près la même chose. Et la meilleure preuve qu'il a visé juste, c'est le bruit qu'ont fait ceux qui se sont étranglés.

 


Ce qu'il propose, précisément

Commençons par le contenu, puisque la plupart des commentaires de la semaine s'en sont dispensés.

Le candidat des Républicains annonce une révision constitutionnelle qu'il qualifie de « mère de toutes les batailles », soumise aux Français par référendum dès la rentrée 2027. Le dispositif tient en quatre briques.

Un pacte constitutionnel en deux textes. D'un côté une loi de révision, de l'autre une « Charte de l'ordre républicain » bâtie sur le modèle de la Charte de l'environnement, c'est-à-dire intégrée au bloc de constitutionnalité. Le menu en est copieux : suppression du droit du sol, placement en détention à l'étranger de tout étranger condamné pour un crime ou un délit grave, conditionnement de l'accès aux prestations sociales à cinq années de séjour régulier et de travail, suppression du droit au mariage pour les personnes sous obligation de quitter le territoire, abaissement de la majorité pénale, peines minimales, extension de la détention de sûreté, affirmation des racines judéo-chrétiennes de la France.

L'élargissement du référendum. L'article 11 serait ouvert à l'ensemble du domaine de la loi — c'est-à-dire à toute question législative, et non plus au périmètre étriqué que l'on connaît.

Le référendum d'initiative partagée rendu praticable. Le seuil de signatures passerait de près de cinq millions à environ deux millions et demi. Retailleau nomme la situation actuelle par son nom : une « confiscation démocratique ».

Et la mesure lourde : permettre au peuple de « censurer la censure » du Conseil constitutionnel, par référendum ou par un vote du Congrès, assorti d'un « bouclier constitutionnel » affirmant la supériorité de notre Constitution sur les normes européennes.

Voilà. On peut approuver ou combattre, mais on ne peut pas dire que ce soit flou. C'est même, à ma connaissance, le projet institutionnel le plus construit qu'un candidat de gouvernement ait présenté depuis longtemps.


Le révélateur des réactions

Un projet politique se juge à ce qu'il propose. Un moment politique se juge à ce qu'il révèle. Et cette semaine a beaucoup révélé.

Yaël Braun-Pivet s'est déclarée en total désaccord, expliquant que notre Constitution est « notre bien le plus précieux » et rappelant que le Conseil constitutionnel est chargé de faire appliquer celle de 1958.

Retournons la formule, car elle est magnifique d'aveu. Une Constitution n'est pas un reliquaire, c'est un contrat entre un peuple et ses institutions — et l'article 89 organise lui-même sa révision, ce qui suffit à démontrer que les constituants de 1958 n'avaient pas cette religion du texte intangible. Dix-sept fois ce contrat a été modifié depuis. Personne, à ma connaissance, n'a hurlé au sacrilège quand il s'agissait d'inscrire le quinquennat, la décentralisation, la Charte de l'environnement ou l'interruption volontaire de grossesse. Le texte devient sacré à l'instant précis où l'on propose d'y inscrire quelque chose que la gauche ne veut pas y voir. Défendre l'intangibilité d'un texte au nom de la démocratie, c'est confondre la démocratie avec son mobilier.

Gabriel Attal, lui, n'a pas commenté. Ses proches ont expliqué jeudi matin qu'ils n'avaient pas eu le temps de lire l'entretien.

Prenons la mesure de la chose. Le président du premier parti d'opposition publie le projet institutionnel le plus lourd de la campagne, et le réflexe du bloc central est de dire qu'il n'a pas eu le temps de lire. Ce n'est pas une réponse politique, c'est une politique de la non-réponse : on ne combat pas l'idée, on espère qu'elle passe. Tout juste un proche de Renaissance a-t-il lâché que Retailleau serait « obligé de monter le son » pour grimper dans les sondages, et qu'il doutait de sa sincérité. Procès d'intention faute d'argument — le degré zéro du débat.

Édouard Philippe, enfin, joue une partition plus subtile et plus révélatrice encore. Son entourage insiste sur les convergences de fond, minimise les divergences de forme, et laisse tomber cette phrase qui restera : il n'est « pas sûr qu'il soit urgent, nécessaire et utile de passer les six premiers mois à modifier la Constitution plutôt qu'à agir ».

Il faut y répondre sérieusement, car c'est l'objection la plus honnête du lot. Elle est aussi celle qui a produit vingt ans d'échecs. On ne « fait » pas quand les règles interdisent de faire. La loi immigration de 2024, largement censurée, n'a pas échoué faute de volonté : elle a échoué faute de pouvoir. Un gouvernement qui refuse de changer les règles avant d'agir passera cinq ans à agir contre un mur, puis expliquera qu'il n'a pas eu de chance. Nous avons déjà vu ce film. Plusieurs fois.

Ce que ces réactions disent de la droite elle-même

Le plus instructif n'est pas venu d'en face, mais de l'intérieur.

D'un côté Michel Barnier, qui salue publiquement l'exigence, la clarté et le courage du candidat. De l'autre, un ancien ministre LR qui juge que contourner le Conseil constitutionnel serait « un poison au service des populistes », et qui compare la contestation des jurisprudences européennes à « du Philippe de Villiers ».

Voilà la ligne de fracture réelle, et elle ne passe pas entre la droite et la gauche : elle passe à l'intérieur de la droite, entre ceux qui assument ce qu'ils pensent et ceux qui vérifient d'abord si c'est convenable. « Du Philippe de Villiers » : le mot n'est pas un argument, c'est un certificat de bonne conduite qu'on se délivre entre soi. C'est très exactement le réflexe qui, depuis trente ans, a fait de la droite française la seule famille politique européenne qui s'excuse d'exister.

C'est aussi ce réflexe qui a fabriqué le vote protestataire. Un électorat n'émigre pas vers les extrêmes parce qu'il est extrême : il émigre parce que sa maison ne lui répond plus. Le jour où une droite de gouvernement porte le fond — l'immigration, l'autorité, la souveraineté du droit, la sécurité — le vote de colère perd sa raison d'être. Ce n'est pas en courant après le Rassemblement national qu'on lui reprend des voix : c'est en cessant d'avoir honte des siennes.

De ce point de vue, l'union entre Bruno Retailleau et David Lisnard n'est plus une hypothèse d'appareil, c'est une nécessité arithmétique et intellectuelle. L'un porte le régalien, l'autre la liberté économique et la décentralisation ; ensemble ils couvrent tout ce dont le pays a besoin. Séparés, ils s'annulent. Et le temps qui reste avant 2027 se compte désormais en mois. J'ajoute, pour être honnête, que la main tendue de Retailleau « à tous ceux qui partagent l'essentiel » — dite à propos de Sarah Knafo — brouille cet axe plus qu'elle ne le sert. On ne construit pas une majorité de gouvernement en laissant ses frontières flotter.


Le référendum s'arrête-t-il à Menton ?

J'en viens à ma première réserve, et elle est de taille.

Retailleau précise qu'il ne souhaite pas de « Frexit juridique » : il veut seulement remettre le droit de l'Union « à sa juste place », c'est-à-dire en dessous de notre Constitution, au moyen d'une loi organique qui pourrait revenir sur une jurisprudence européenne contraire à nos intérêts fondamentaux.

Le problème est que cet outil ne peut pas produire l'effet annoncé, et ce n'est pas une querelle de juristes.

D'abord, la primauté du droit de l'Union ne dérive pas de notre Constitution. Elle dérive des traités et de la jurisprudence de la Cour de justice. Inscrire chez nous la supériorité du droit français ne change rien à Luxembourg : cela crée un conflit ouvert, pas une hiérarchie. Le juge français pourra être tenu ; le juge européen, non. Et une loi organique, avant même d'atteindre l'Europe, sera censurée en France — par ce même Conseil constitutionnel dont il s'agissait de contourner l'emprise. Le bouclier arrête le mauvais adversaire.

Ensuite, la Convention européenne des droits de l'homme n'est même pas dans le périmètre. Elle relève du Conseil de l'Europe, pas de l'Union. Un bouclier dirigé contre « le droit européen » laisse la Cour de Strasbourg parfaitement intacte — or c'est elle qui bloque le plus concrètement les éloignements d'étrangers dangereux. Il faut donc, soit obtenir une réforme de la Convention, soit la dénoncer. Il n'existe pas de troisième voie constitutionnelle.

Enfin Schengen, intégré aux traités, ne se quitte pas davantage par révision de notre loi fondamentale : cela se renégocie, ou cela se quitte.

Conclusion : Retailleau propose de rendre le dernier mot aux Français à l'intérieur, et le leur refuse à l'extérieur. Or les deux verrous sont solidaires — c'est même le second qui commande. Une révision qui s'arrête à nos frontières juridiques, c'est un fusil sans cartouche.

La solution est pourtant contenue dans sa propre logique. Puisqu'il veut ouvrir l'article 11 à tout le domaine de la loi, qu'il aille au bout : le même vote doit porter mandat de renégociation des traités, de réforme ou de sortie de la Convention européenne des droits de l'homme, et de renégociation de Schengen. C'est ce que je propose ici depuis longtemps, et ce que j'écrivais encore la semaine dernière à propos de l'Islande : les 29 et 30 août, 52,8 % des Islandais ont refusé d'ouvrir les négociations d'adhésion à l'Union. Un peuple européen a dit non au « machin », et le ciel ne lui est pas tombé sur la tête. Ce qui manque à la France, ce n'est pas la possibilité juridique. C'est quelqu'un pour poser la question.


Et le second plafond : le régime

Ma seconde réserve va plus loin, et c'est là que nos chemins se séparent — provisoirement, je l'espère.

Tout ce que propose Retailleau est nécessaire. Rien de tout cela ne suffira, parce que le blocage français n'est pas seulement juridique : il est architectural. On peut « censurer la censure », abaisser le seuil du RIP, élargir l'article 11 — on ne changera pas le fait qu'un président élu au suffrage universel direct est à la fois l'arbitre et le premier joueur ; qu'un Parlement sans pouvoir réel de contrôle vote des lois qu'il n'écrit pas ; qu'un exécutif responsable devant personne entre deux élections gouverne par circulaire et par décret ; et qu'une haute administration inamovible survit à tous les gouvernements qu'elle est censée servir.

Depuis 1870, nous avons changé quatre fois de République et gardé la même impuissance. À un moment, il faut se demander si le problème vient des locataires ou de la maison. Réviser la Constitution de 1958, c'est refaire l'installation électrique d'un immeuble dont les fondations bougent. C'est utile. Ce n'est pas suffisant.

C'est pourquoi je continue de proposer que la question soit posée aux Français dans les termes les plus larges : non pas seulement « voulez-vous réviser », mais « voulez-vous décider vous-mêmes du régime sous lequel vous vivez ». Une assemblée constituante élue, un projet, un référendum. Le peuple souverain n'a pas été consulté sur ses institutions depuis 1962. Soixante-cinq ans de silence, ce n'est plus de la stabilité, c'est une prescription qu'on s'accorde à soi-même.

 

Bruno Retailleau veut rendre le dernier mot aux Français. C'est bien. Je propose simplement qu'on leur pose aussi les deux questions qui comptent : jusqu'où, et sur quel régime.

amonavislafranceautrement.com  ·  4 septembre 2026

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