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Piketty et la dette : quand l’idéologie déforme l’histoire


L’économiste récidive dans Le Monde en convoquant 1789 et 1945 pour justifier une fois de plus sa solution fétiche. Un contresens historique au service d’une obsession fiscale.


Il y a chez Thomas Piketty une constance qui confine au dogmatisme. Quelle que soit la question, la réponse est invariablement la même : taxer les riches. Dans sa tribune publiée le 11 avril dans Le Monde, intitulée « 1789, 1945, 2026 : trois crises de la dette », l’économiste de l’École d’économie de Paris convoque deux grands moments de l’histoire nationale pour légitimer sa proposition : faire appel aux patrimoines des plus aisés pour désendetter la France. La démonstration est séduisante en apparence. Elle est, dans le fond, un contresens historique doublé d’un déni de réalité économique.


1789 : une révolution, pas un impôt

Piketty présente la Révolution française comme une leçon de justice fiscale : les privilégiés auraient finalement été mis à contribution pour solder la dette de la monarchie. C’est une lecture partielle, pour ne pas dire tendancieuse.

La France du XVIIIe siècle s’était engagée dans une série de conflits ruineux : la guerre de Succession d’Autriche, la guerre de Sept Ans, et la guerre d’Indépendance américaine qui l’avaient conduite à un endettement massif, financé par des créanciers étrangers à des taux élevés. Cette dette n’était pas le fruit d’une mauvaise gestion administrative au sens moderne du terme : elle était le produit d’un système politique archaïque, où l’incapacité de la monarchie à moderniser ses impôts et à mettre fin aux privilèges fiscaux de la noblesse rendait tout assainissement impossible. Ce n’est pas une question de riches qui ne paient pas assez, c’est une question de régime féodal à bout de souffle, incapable de se réformer.

Et comment cette « crise » fut-elle résolue ? Pas par un impôt progressif sur le capital, mais par la confiscation des biens de l’Église, la création d’une monnaie-papier, les assignats, imprimés en masse, qui allaient provoquer une inflation galopante jusqu’à ce que la planche à billets soit symboliquement brûlée place Vendôme en février 1796. Le dénouement final fut une « banqueroute des deux tiers » en 1797 : une loi qui annulait purement et simplement les deux tiers de la dette publique. Ce n’est pas un « appel aux riches ». C’est une expropriation, une hyperinflation et un défaut souverain. Que Piketty présente cela comme un précédent inspirant en dit long sur sa méthode.


1945 : l’inflation efface la dette, pas l’impôt

Le second exemple convoqué par Piketty est encore plus révélateur de sa sélectivité. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la France affichait une dette de 170 % du PIB. Deux guerres mondiales, des millions de morts, des territoires dévastés, un appareil industriel en ruines. Une catastrophe humaine et physique d’une ampleur sans précédent dans l’histoire moderne. Comparer cette situation à celle de la France de 2026 relève, au mieux, d’une métaphore hasardeuse ; au pire, d’une manipulation rhétorique.

Comment cette dette colossale fut-elle résorbée ? Les énormes déficits de la Libération furent presque immédiatement annulés par une inflation supérieure à 50 % par an pendant quatre années consécutives, de 1945 à 1948, dans une atmosphère politique survoltée. Entre 1945 et 1948, avec cette inflation à 52 %, l’endettement public passa de 170 % à 40 % du PIB, accompagné de six dévaluations sous la IVe République.

Piketty lui-même, dans d’autres circonstances, qualifie l’inflation d’« impôt sur le patrimoine des pauvres ». « L’inflation est vraiment l’impôt sur le patrimoine des pauvres, qu’on a d’ailleurs beaucoup pratiqué en France ces dernières années », reconnaît-il volontiers. Mais quand il s’agit de valider son récit historique, cet aveu embarrassant disparaît commodément. Oui, il y eut bien un impôt exceptionnel sur l’enrichissement en 1945. Mais l’essentiel de la réduction de la dette fut accompli par l’inflation, c’est-à-dire par l’appauvrissement des épargnants modestes, non par la taxation des grandes fortunes.


2026 : une dette de gestion, pas de crise

Voilà le cœur du problème : Piketty amalgame délibérément trois situations radicalement différentes pour en tirer une leçon unique. En 1789, la France est paralysée par un régime féodal incapable de lever l’impôt. En 1945, elle sort de la plus grande destruction militaire de son histoire. Et en 2026 ? La France n’a pas eu de budget à l’équilibre depuis 1974. Pas de guerre. Pas de révolution. Pas d’effondrement systémique. Une accumulation tranquille, méthodique, de déficits en temps de croissance comme en temps de crise.

L’endettement public est passé de moins de 70 % du PIB en 2007 à 116 % aujourd’hui, soit une augmentation de plus de 2 000 milliards d’euros en moins de 20 ans. Et les comparaisons européennes sont accablantes : les ex-PIGS Portugal, Italie, Grèce, Espagne, réputés « mauvais gestionnaires » lors de la crise des dettes souveraines, ont, depuis le Covid, réduit plus vite leur dette. En 2024, le Portugal a enregistré un excédent de 0,7 % du PIB et la Grèce un surplus global de 1,3 %, tandis que la France clôturait avec un déficit de 5,8 % du PIB, le plus élevé de la zone euro.

Ce n’est pas une crise. C’est de la mauvaise gestion à l’état chronique.


L’angle mort démographique : le chèque en bois fondateur

Ce que Piketty refuse obstinément d’intégrer dans son analyse, c’est la cause profonde et structurelle de l’insolvabilité rampante de l’État français : la démographie. La France a construit depuis les années 1970 un modèle social extraordinairement généreux : retraites par répartition, assurance chômage universelle, protection sociale parmi les plus étendues au monde en pariant implicitement sur une croissance démographique et économique continue. Ce pari a été perdu.

Le taux de fécondité français, longtemps fierté nationale, s’effrite depuis des années. Les classes creuses arrivent à l’âge de cotiser tandis que les baby-boomers arrivent à l’âge de la retraite. Le système par répartition, conçu pour un rapport de 4 actifs pour 1 retraité, fonctionne désormais avec des ratios de moins en moins favorables. Personne, dans la classe politique ni dans les cercles intellectuels proches du pouvoir, dont Piketty fait partie, n’a voulu nommer ce problème à temps. Il était plus confortable de distribuer des prestations financées par de la dette que d’expliquer aux Français que le modèle était insoutenable.

Les 35 heures, les préretraites, les niches fiscales et sociales multipliées, les retraites abaissées, les services publics étendus sans contrepartie de productivité : autant de chèques en bois tirés sur l’avenir. La dette d’aujourd’hui n’est pas la cicatrice d’une guerre ou d’une révolution. C’est la facture d’une génération qui a refusé de choisir entre ses désirs et ses moyens.


La réponse de Piketty : toujours la même, depuis trente ans

Face à ce diagnostic, Piketty propose, vous l’aurez deviné, un impôt exceptionnel sur les grandes fortunes. C’est sa réponse à tout : au chômage, aux inégalités, au changement climatique, et maintenant à la dette. Non que la question de la fiscalité des patrimoines soit illégitime : elle mérite débat. Mais l’utiliser comme alpha et oméga de toute politique économique, en occultant les causes réelles des déséquilibres, relève de l’idéologie pure.

Surtout, les chiffres tempèrent l’enthousiasme. Le patrimoine net des ménages français atteint certes 14 041 milliards d’euros, soit quatre fois la dette publique. Mais cette richesse patrimoniale n’est pas un stock de billets. Elle est faite de résidences principales, d’assurance-vie, de parts de PME, de terres agricoles. La liquider pour rembourser la dette exigerait une ponction massive sur les classes moyennes propriétaires, pas seulement sur les ultra-riches. C’est précisément ce que Piketty escamote dans ses grandes fresques historiques : qui paie vraiment l’addition.

En 1797, c’est le petit épargnant qui a vu ses assignats s’évaporer. En 1947, c’est le rentier modeste que l’inflation a ruiné. L’histoire que Piketty raconte comme un progrès vers la justice sociale est en réalité une histoire de spoliation des patrimoines intermédiaires, masquée par un discours sur « les riches ».


L’histoire comme prétexte, l’idéologie comme horizon

Thomas Piketty est avant tout un phénomène médiatique. Ses travaux de mesure des inégalités, utiles en tant que données brutes, ont été propulsés au rang de doctrine universelle par un Capital au XXIe siècle tombé au bon moment, l’après-2008, l’ère du « occupy », la colère contre la finance. Le monde cherchait un Marx présentable en costume. Il était là.

Depuis, la pensée tourne en boucle, imperturbable, imperméable aux faits : mesurer les inégalités, conclure qu’il faut taxer les riches, publier dans Le Monde, recommencer. Trente ans de carrière, une seule idée. Ce n’est pas de la profondeur intellectuelle, c’est de l’obstination idéologique habilement emballée dans des graphiques.

Sa tribune du 11 avril en est la démonstration parfaite : l’histoire y est convoquée comme un décor de théâtre, les dates soigneusement choisies, les mécanismes réels soigneusement escamotés. On ne parle pas de l’inflation qui a ruiné les petits épargnants en 1947. On ne parle pas des assignats qui ont détruit la monnaie après 1789. On ne parle pas de la démographie, du coût réel des 35 heures, des retraites bradées, des déficits accumulés en temps de croissance. On parle des riches. Toujours des riches. Uniquement des riches.

La vraie leçon de 1789 et 1945 n’est pas que les riches doivent payer. C’est que les sociétés qui refusent de regarder la réalité en face finissent par la subir brutalement et que les intellectuels qui les confortent dans cet aveuglement portent une part de la responsabilité.





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