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LR face à son destin : Luc Ferry pose la bonne question ; l'union des droites ou la disparition



Ce matin dans Le Figaro, Luc Ferry dit tout haut ce que beaucoup à droite pensent tout bas : l'alliance de LR avec Horizons et Renaissance est une impasse. Et si la seule voie de survie et de puissance de LR était l'union des droites ? Ce n'est pas une capitulation. C'est peut-être le seul pari stratégique sérieux à un an de 2027.


I — Luc Ferry : le témoin qui dit enfin la vérité

Luc Ferry n'est pas un homme de parti. C'est précisément pour cela que sa tribune de ce jour dans Le Figaro mérite d'être lue avec attention. Philosophe, ancien ministre de l'Éducation nationale sous Chirac, chroniqueur régulier du Figaro et de Radio Classique, Ferry a toujours entretenu avec la droite un rapport de lucidité critique plutôt que de loyauté aveugle. Quand il parle, il ne plaide pas pour une carrière. Il observe.

Et ce qu'il observe aujourd'hui sur Les Républicains est sévère : l'alliance avec Horizons et Renaissance est philosophiquement et politiquement impossible. Ces deux formations ne partagent pas avec LR les mêmes valeurs fondamentales sur la souveraineté, l'identité, l'autorité de l'État ou la vision de l'Europe. Se rapprocher d'elles, c'est se dissoudre, non pas fusionner, mais disparaître dans un centre mou qui n'a pas de projet clair et dont l'électorat, lui, n'a cessé de s'effriter depuis 2017.

Ferry va plus loin, et c'est là que sa tribune devient réellement intéressante. Il considère Édouard Philippe comme « le traître absolu au gaullisme », qui a quitté LR « pour aller à la soupe chez Macron ». Ce n'est pas une petite phrase. C'est un diagnostic de fracture irréversible. Entre LR et Horizons, il n'y a pas un désaccord tactique, il y a une trahison fondatrice. Et on ne bâtit pas une alliance solide sur une trahison.

Mais Ferry ne s'arrête pas là. En filigrane et c'est le cœur de ce que j'ai lu ce matin, il donne au RN des gages qu'il refusait encore il y a quelques années. Sur BFMTV ce lundi, le philosophe a confié qu'il voterait pour Jordan Bardella « sans la moindre hésitation » si celui-ci affrontait Mélenchon au second tour. « L'électorat LR voterait pour Bardella », fait-il valoir, refusant de glisser un bulletin blanc dans l'urne. « Voter blanc, ça ne veut rien dire, ce n'est pas courageux et c'est laisser les autres décider à sa place. »

Ce n'est pas la position d'un homme qui s'est rallié au RN. C'est la position d'un homme qui a acté que le RN a changé et qu'ignorer ce changement par posture morale est une forme de lâcheté politique.


II — Le RN a fait son chemin. LR refuse de le voir.

La vraie question que pose Ferry sans la formuler ainsi explicitement est celle-ci : qu'est-ce qui justifie encore, en 2026, le cordon sanitaire entre LR et le RN ?

La réponse honnête est : de moins en moins de choses. Bruno Retailleau lui-même déclarait en décembre 2025 que « le Rassemblement national appartient à l'arc républicain, ce que n'est pas La France insoumise ». Autrement dit, le président de LR a lui-même tracé la ligne de démarcation non plus entre LR et RN, mais entre la gauche radicale d'un côté, et l'ensemble de la droite de l'autre.

Le RN a réalisé en dix ans un travail de fond considérable en matière de respectabilité et de dédiabolisation. Marine Le Pen a mis fin aux outrances du passé. Jordan Bardella incarne une génération nouvelle, professionnelle, sans les scories de l'histoire familiale. Le parti a des élus locaux qui gèrent des villes, des régions, des intercommunalités et qui le font souvent avec sérieux. 66 % des sympathisants LR souhaitent l'union des droites en vue de 2027 selon un sondage CSA. Les sympathisants du RN y sont favorables dans les mêmes proportions, 63 %.

Les militants ont tranché. Les états-majors résistent. La question est de savoir combien de temps encore cette contradiction sera tenable.


III — La complémentarité évidente : LR apporte ce que le RN n'a pas

Ferry l'identifie avec précision dans sa tribune : la vraie faiblesse du RN est économique et technocratique. Le parti de Bardella n'a pas encore constitué le réservoir de compétences nécessaire pour gouverner sérieusement, administrer les ministères régaliens, piloter les réformes structurelles, dialoguer avec Bruxelles, maîtriser la technicité budgétaire. Sur ces terrains, LR dispose d'un capital humain irremplaçable.

C'est précisément là que réside la plus-value de LR dans une union des droites et c'est là que le parti peut non seulement survivre, mais peser durablement.

LR apporte ce que le RN ne peut pas encore fournir seul : des économistes formés, des sénateurs rompus aux arcanes budgétaires, des élus locaux aguerris à la gestion, une culture du libéralisme économique solide, une tradition gaulliste de l'État fort mais efficace. Ce n'est pas une position de faiblesse dans la négociation, c'est une position de force, à condition de la revendiquer clairement.

J'écris depuis des mois sur ce blog que l'union des droites n'est pas une capitulation de LR devant le RN. C'est une alliance de complémentarités comme l'a été, à gauche, l'union entre le PS et le PCF dans les années 1970, ou comme l'a été, en Italie, l'accord entre Fratelli d'Italia, la Lega et Forza Italia qui a porté Giorgia Meloni au pouvoir. Des formations différentes, parfois rivales, qui ont su s'entendre sur l'essentiel pour constituer une majorité de gouvernement.


IV — Comment l'union pourrait se mettre en place concrètement

Deux scénarios sont sur la table, selon le calendrier électoral.

Scénario 1 — Avant la présidentielle. LR renonce à une candidature isolée de Retailleau ou Retailleau lui-même joue un rôle d'architecte de la coalition plutôt que de candidat. Un accord de premier tour est négocié : LR soutient un candidat commun de la droite large — qu'il soit issu du RN, de LR, ou d'une figure de recours comme je l'ai défendu ici, en échange de garanties programmatiques précises sur les thèmes économiques, institutionnels et souverainistes où LR est indispensable. C'est le scénario le plus ambitieux. C'est aussi le plus difficile à construire dans les délais.

Scénario 2 — L'accord législatif post-présidentielle. Si le candidat de la droite l'emporte au second tour, quel qu'il soit, les législatives qui suivent sont le vrai moment de vérité. C'est là que LR peut négocier une position forte dans la coalition gouvernementale : les postes de ministres techniques, les portefeuilles économiques et régaliens, les présidences de commissions à l'Assemblée. Une droite unie au premier tour des législatives, avec des circonscriptions non concurrentes entre LR et RN-UDR, peut constituer une majorité absolue que ni l'un ni l'autre ne peut atteindre seul.

Jordan Bardella l'a dit sans détour : « J'appelle tous les Français qui n'ont pas envie de voir la France disparaître à venir nous rejoindre. » Il estime que « les choix profondément incompréhensibles de LR mèneront à la fin de ce parti ». Ce n'est pas une menace, c'est un constat arithmétique. Et un appel du pied.


V — Comment LR peut survivre et marquer sa différence dans l'alliance

La crainte légitime des militants et des élus LR est celle-ci : si nous nous unissons au RN, nous disparaissons dans son ombre, comme l'UDF a disparu dans l'ombre de l'UMP.

Cette crainte est fondée à une condition près : si LR entre dans l'union sans ligne propre, sans identité revendiquée, sans programme spécifique. Si, en revanche, LR négocie l'union depuis une position de clarté doctrinale, la dynamique peut être inverse.

LR doit entrer dans cette alliance comme le garant de trois choses que le RN ne peut pas incarner seul. D'abord la compétence économique libérale : sortie des 35 heures, simplification fiscale, décentralisation réelle, maîtrise des dépenses publiques ; un programme que le RN hésite encore à assumer pleinement. Ensuite la culture institutionnelle : le respect des contre-pouvoirs, la solidité de l'État de droit, la compétence administrative que seule une formation ayant gouverné peut fournir. Enfin l'ancrage européen souverainiste : non pas l'euroscepticisme de façade, mais une vision précise de ce que l'Europe doit faire et ne pas faire : la réforme des traités, la subsidiarité réelle, la souveraineté industrielle, agricole et énergétique.

Sur ces trois axes, LR n'est pas un partenaire mineur. Il est indispensable. Et un RN qui gouvernerait sans LR gouvernerait mal ; il le sait, et c'est pour cela que Bardella tend la main.

La décision des adhérents LR donnant à Retailleau 73,8 % des voix lui confère une légitimité interne forte. Cette légitimité, il doit l'utiliser non pas pour fermer la porte à toute discussion, mais pour l'ouvrir depuis une position de force en fixant les conditions de l'alliance plutôt qu'en les subissant.


VI — Ferry pose-t-il finalement la bonne question ?

Oui. Sans aucun doute.

Dans plusieurs communes, des élus LR s'affranchissent de toute contrainte pour constituer des unions locales à géométrie variable. Le président LR du Haut-Rhin a rejoint une liste RN-UDR à Colmar, au nom d'une conviction simple : « Seule l'union des droites peut redonner un cap clair et une espérance à notre pays. » Il a été suspendu. Il a quand même maintenu sa position.

Ce mouvement du terrain vers l'union est irrépressible. Il se passe malgré les états-majors, malgré les exclusions, malgré les communiqués indignés. Les militants votent avec leurs pieds. Et comme je l'écrivais ici en mars, la droite fragmentée est mathématiquement condamnée : cinq candidats à 8 % chacun ne font pas un second tour.

La vraie question de 2027 n'est pas : « LR doit-il s'unir avec le RN ? » Elle est : « LR préfère-t-il peser dans un gouvernement de droite, ou contempler son irrélevance depuis les bancs de l'opposition ? »

Luc Ferry, à sa façon philosophe et directe, choisit. Il vote Bardella plutôt que Mélenchon. Il refuse Philippe plutôt que de trahir le gaullisme. Et il dit, en filigrane, ce que beaucoup n'osent pas encore formuler : le temps du cordon sanitaire est révolu. Le temps des spectateurs aussi.


La droite française a rendez-vous avec elle-même. Elle peut choisir d'y aller ensemble ou regarder la gauche gagner, une fois de plus, par défaut.


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