Le manifeste de Bruno Le Maire : une fédération de plus, une souveraineté de moins

Bruno Le Maire vient de publier un manifeste d'une soixantaine de pages, "pour une autre France". L'exercice n'est pas anodin de la part d'un ancien ministre de l'Économie qui a passé sept ans à Bercy et qui, désormais en retrait, distille ses trois priorités : l'autorité, la prospérité, la souveraineté. Sur les deux premières, on peut débattre. Sur la troisième, il y a quelque chose qui interroge frontalement.
Une fédération à six, pensée par celui qui n'a jamais vraiment défendu la France seule
Le cœur du projet européen de Bruno Le Maire tient en une phrase : la France et l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, la Pologne et les Pays-Bas devraient former une fédération d'États-nations, chargée de définir un nombre restreint de politiques communes et de mettre des ressources en commun, pour peser davantage face au reste du monde. Sur le papier, l'intention affichée est de renforcer le poids de l'Europe. Dans les faits, c'est un empilement de plus : une structure fédérale par-dessus l'Union européenne, elle-même déjà jugée trop technocratique, trop lointaine, trop diluée pour la majorité des Français.
On peut légitimement se demander qui profite réellement d'un tel projet. Bruno Le Maire, germanophile assumé, s'inscrit dans une tradition politique où le couple franco-allemand est présenté comme l'alpha et l'oméga de toute construction européenne. Le problème, c'est que ce couple ne fonctionne plus depuis longtemps : sur l'énergie, sur la défense, sur le commerce extérieur, sur la politique industrielle, la France et l'Allemagne ont des intérêts de plus en plus divergents, quand ils ne sont pas frontalement opposés. Bâtir une fédération sur un attelage qui grince depuis des années, c'est construire sur une fissure plutôt que sur des fondations.
Au fond, cette fédération à six ressemble moins à un projet de puissance qu'à un transfert de notre propre médiocrité politique vers un niveau supérieur. Faute de savoir réformer la France depuis l'intérieur, on imagine déléguer la difficulté à un échelon plus vaste, comme si l'incapacité nationale à se réformer allait miraculeusement se résoudre en la diluant dans une structure à six pays. Et transférer, par-dessus le marché, la compétence économique à cette fédération achèverait ce que l'Union européenne fait déjà méthodiquement depuis cinquante ans au profit de l'économie allemande, via des accords de libre-échange structurellement déséquilibrés en faveur de l'industrie exportatrice allemande. Ce n'est pas en institutionnalisant davantage ce déséquilibre qu'on le corrigera.
Ce qui compte aujourd'hui pour défendre les intérêts français, ce ne sont plus les couples institutionnels figés, mais des alliances de circonstance, mouvantes selon les sujets, capables de peser sur les politiques communes européennes. Et ces politiques communes elles-mêmes devraient se limiter à un nombre restreint de domaines où l'échelle européenne a un sens réel : le marché unique, le spatial, la défense, les nanotechnologies, le quantique, les microprocesseurs, l'aviation, la recherche biomédicale. Sur ces sujets-là, la France a tout intérêt à s'allier avec qui partage ses priorités du moment, sans se lier les mains dans une structure fédérale figée à six pays.
La Pologne, un partenaire improbable
Le choix même des pays associés à cette fédération interroge, et la Pologne en est l'exemple le plus flagrant. Comment imaginer que ce pays accepterait de rejoindre un "machin" fédéral supplémentaire alors qu'il refuse déjà, des années après son adhésion à l'Union européenne, d'intégrer la zone euro ? La Pologne reste un pays marqué par son passé de membre du bloc soviétique, et cette histoire n'est pas un détail : elle explique une méfiance profonde et durable envers tout nouvel échelon de pouvoir supranational qui la rendrait, une fois de plus, assujettie à des décisions prises ailleurs. Associer la Pologne à ce projet relève moins d'une analyse réaliste des rapports de force européens que d'un vœu pieux.
Avec quel budget, avec quel argent ?
Reste enfin la question la plus concrète, et la plus soigneusement esquivée par ce type de manifeste : quel budget pour cette fédération, et quelles ressources les États membres seraient-ils censés mettre en commun ? Poser cette question, c'est immédiatement se heurter à la réalité française. Avec des déficits publics qui s'enchaînent année après année, et une incapacité chronique de notre pays à se réformer pour réduire sa propre dépense publique, on voit mal comment la France pourrait crédiblement s'engager à mutualiser des ressources supplémentaires au niveau d'une fédération à six. On ne peut pas prétendre peser financièrement dans un nouvel ensemble supranational quand on n'est déjà pas capable de tenir ses propres comptes.
Un "machin" que les électeurs ont déjà refusé une fois
Il y a un précédent que ce projet feint d'ignorer. En 2005, la France et les Pays-Bas — deux des six pays que Bruno Le Maire veut aujourd'hui associer dans sa fédération — ont rejeté par référendum le traité établissant une Constitution pour l'Europe. Ce non populaire, dans les deux pays, exprimait déjà un refus clair : celui d'un renforcement institutionnel supranational perçu comme un abandon supplémentaire de souveraineté nationale, décidé loin des citoyens.
Vingt ans plus tard, proposer une nouvelle structure fédérale entre exactement ces mêmes pays, sans jamais consulter les peuples concernés sur le principe, revient à ignorer ce que les urnes ont déjà dit. Ce n'est pas une fédération réformée qu'on nous propose, c'est un nouveau machin, plus complexe, moins lisible, et dont on voit mal en quoi il serait mieux accueilli que le précédent.
La vraie question : pourquoi ajouter une structure plutôt que réformer celle qui existe ?
Bruno Le Maire pose un diagnostic qu'on peut largement partager : la France est trop seule, trop petite face aux grands blocs mondiaux, et l'Union européenne, telle qu'elle fonctionne aujourd'hui, est trop technocratique pour incarner un projet politique fort. Mais le remède qu'il propose aggrave précisément le mal qu'il diagnostique. Une fédération à six pays, avec ses propres compétences, ses propres ressources communes, ajoutée à une Union européenne à vingt-sept qui continue d'exister en parallèle, ne simplifie rien. Elle ajoute un enchevêtrement de structures, moins de lisibilité pour les citoyens, et un nouveau palier de décision qui les éloigne encore un peu plus du pouvoir réel.
Or la solution n'exige pas d'inventer un nouvel étage institutionnel. Elle est déjà là, sous nos yeux, dans ce qui existe : une Union européenne réformée, allégée au strict minimum de ses compétences réellement utiles — marché intérieur, défense commune, grands enjeux face aux puissances extérieures — et débarrassée de tout ce qui, depuis des décennies, nourrit le sentiment d'une technocratie hors sol. Pas un "machin" de plus, mais un allègement de ce qui existe déjà, pour lui redonner enfin la légitimité et l'efficacité qu'il a perdues.
Un donneur de leçons au bilan contesté
Il faut noter aussi que Bruno Le Maire ne se contente pas de proposer, il attaque frontalement ses rivaux. Il oppose son projet à ce qu'il présente lui-même comme la France communautarisée de Jean-Luc Mélenchon d'un côté, et une France jugée trop repliée sur elle-même sous l'influence de Marine Le Pen de l'autre. Une formule qui a le mérite de la clarté, mais qui interroge venant de celui qui fut ministre de l'Économie pendant sept ans, sous un quinquennat où la dette publique a explosé. Dès la publication du manifeste, plusieurs réactions ont rappelé cette contradiction : difficile de se poser en homme du renouveau et en pourfendeur du déclin français quand on a soi-même occupé Bercy pendant la période où la dette a le plus dérapé, sans que le fameux "quoi qu'il en coûte" ne soit jamais vraiment assumé comme un choix politique plutôt que comme une fatalité imposée par les circonstances. Le décalage est frappant : celui qui aujourd'hui exige rigueur budgétaire et désindexation des prestations sociales est le même qui a laissé filer les comptes publics quand il en avait la charge.
Le plus révélateur, c'est peut-être la manière dont Bruno Le Maire règle ses comptes au passage avec ceux qui occupent aujourd'hui le terrain. Il ne croit, dit-il, ni en Édouard Philippe, ni en Gabriel Attal, ni en Bruno Retailleau, et juge que si un leader avec une vision claire s'était imposé, il n'y aurait pas eu tant de candidats sur la ligne de départ. La formule laisse peu de doute sur qui, à ses yeux, pourrait incarner ce leadership manquant. En réalité, ce manifeste ressemble moins à une contribution désintéressée au débat qu'à la tentative d'un loup solitaire, isolé depuis sa sortie de Bercy, sans parti ni troupes derrière lui, de se refaire une existence politique en surfant sur l'actualité présidentielle. Il n'a ni parti, ni élus, ni base militante propres, seulement un livre et l'espoir qu'il fasse suffisamment de bruit pour le remettre dans le jeu.
Qui, en France, soutiendrait vraiment ce projet ?
Reste une dernière question, et pas la moindre : en dehors de Bruno Le Maire lui-même, qui porterait réellement ce projet de fédération en France ? Les deux familles politiques les plus susceptibles d'y être favorables sont le Parti socialiste, dont la tradition fédéraliste est ancienne et assumée jusque dans ses textes officiels, et le MoDem de François Bayrou, europhile depuis toujours. Les deux partagent une même filiation intellectuelle : celle d'une construction européenne pensée comme un horizon en soi, plutôt que comme un outil au service des intérêts nationaux.
Le problème, c'est que ces deux partis sont aujourd'hui des partis croupions, très loin de représenter le pays réel. Et le comble de la situation, c'est que les soutiens les plus naturels à ce projet de Bruno Le Maire, ancien ministre d'un gouvernement de droite puis du bloc central, se trouveraient donc à gauche plutôt que dans son propre camp. Un manifeste censé incarner une offre de droite pour 2027 trouverait, en creux, ses appuis les plus cohérents chez ceux qu'il est censé combattre sur presque tout le reste. C'est peut-être le signe le plus clair que ce projet de fédération n'est pas taillé pour rassembler une majorité de Français, mais pour séduire une chapelle idéologique qui, elle-même, ne pèse plus grand-chose dans le pays.
Conclusion…
Le manifeste de Bruno Le Maire a le mérite de remettre la souveraineté au centre du débat présidentiel. Mais sa réponse — une fédération d'États-nations construite par-dessus une Union européenne déjà jugée illisible — répète l'erreur qu'elle prétend corriger : croire qu'on redonne du pouvoir aux nations en créant de nouvelles structures supranationales. La France n'a pas besoin d'un nouvel échelon fédéral pensé à six. Elle a besoin d'une Europe réformée, allégée, recentrée sur l'essentiel et d'un débat que les citoyens, eux, n'ont jamais eu le droit de trancher depuis 2005.
Au fond, le coup de projecteur réussi par Bruno Le Maire avec cette proposition ne fait que mettre davantage en lumière la déconnexion de nos politiciens face aux enjeux réels et aux attentes des Français. Quand la priorité ressentie par le pays est de retrouver prise sur son destin, on lui répond par un étage institutionnel de plus. C'est tout le problème de cette classe politique : elle continue de penser en structures quand les Français, eux, demandent du concret.



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