Le bac à sable et la poudrière

Lycées, insoumis et faillite de l'autorité
Ce n'est pas l'argent qui manque à l'école, c'est l'autorité. Et ce n'est pas la jeunesse qui menace la nation, ce sont ceux qui s'en servent comme d'un bélier.
Je comptais poursuivre ma série sur la monarchie. L'actualité en a décidé autrement. Depuis une semaine, la France regarde en boucle ses lycées assiégés, ses policiers caillassés, ses établissements incendiés. Près de
2 000 personnes ont été interpellées jeudi, essentiellement pour violences contre des dépositaires de l'autorité publique et attroupements, et 305 policiers et gendarmes ont été blessés dans la seule journée. Plus d'un millier de lycées ont été touchés, dont 222 bloqués. En Île-de-France, Valérie Pécresse chiffre déjà les dégâts à près d'un million d'euros. Un million payé par la Région, c'est-à-dire par nous.
Le manque de moyens, la grande imposture
On nous répète que les lycéens réclament des moyens. Regardons les chiffres. Les Régions, qui ont la charge des lycées, y ont investi massivement depuis quarante ans. Et selon le ministère lui-même, la France dépense moins que la moyenne de l'OCDE pour un élève d'élémentaire, mais davantage au collège, au lycée et dans le supérieur. Rapporté à la moyenne européenne, l'écart atteint environ un tiers de plus par lycéen.
Le résultat ? La France a perdu 21 points en mathématiques au classement PISA entre 2012 et 2022, l'une des plus fortes chutes de l'OCDE. On dépense plus et on obtient moins. Le problème n'est donc pas le montant, c'est l'usage. Une Éducation nationale centralisée jusqu'à l'absurde, qui castre toute initiative des chefs d'établissement. Un collège unique qui nivelle par le bas. Un baccalauréat distribué à presque toute une classe d'âge, sans orientation digne de ce nom, qui ne sanctionne plus rien et ne protège plus personne. Des programmes où l'on a remplacé la transmission par la sensibilisation. Voilà ce qui abîme nos lycéens. Pas le manque d'argent.
Alors oui, comme l'a dit ce matin Eugénie Bastié sur Europe 1, ces revendications relèvent du bac à sable. On ne bâtit pas l'avenir d'une génération avec des slogans et des poubelles en feu.
Des lycéens instrumentalisés, puis débordés
Ce mouvement n'est pas né spontanément. Ce sont l'Union syndicale lycéenne et le MNL qui ont appelé à généraliser les blocages, avec l'Union étudiante en relais pour les universités.
Et l'État sait parfaitement qui tire les ficelles. Le Figaro a révélé une note du service de renseignement de la préfecture de police de Paris, rédigée pour reconstituer la mécanique de la contestation. Son diagnostic est sans appel : selon ses auteurs, le mouvement trouve manifestement son origine dans l'instrumentalisation de structures syndicales étudiantes et de mouvements politiques d'extrême gauche. Matignon va plus loin : Sébastien Lecornu affirme que LFI et ses relais de l'ultragauche sont à l'origine du mouvement, et ses services relèvent qu'une vingtaine d'élus nationaux insoumis étaient impliqués le 29 septembre, de Lille à Rennes en passant par Toulouse. Vingt parlementaires de la République, devant des lycées, à haranguer des mineurs.
Bruno Retailleau, qui a dirigé la place Beauvau, a résumé l'enjeu mieux que quiconque : il a vu passer des notes semblables par dizaines au ministère, mais elles visaient des groupuscules fascistes ou d'ultragauche, jamais un parti siégeant au Parlement. C'est cela, la rupture. Ce n'est plus la marge qui menace l'ordre républicain, c'est un parti qui y siège.
Les apprentis sorciers ont allumé la mèche, puis ils ont été dépassés. Aux lycéens se sont agrégées des bandes venues d'ailleurs, sans rapport avec l'école, dont le seul mot d'ordre est le chaos. Le ministre de l'Intérieur lui-même constate que la situation n'a plus rien à voir avec l'expression légitime de revendications lycéennes. Les premières victimes de ces casseurs, ce sont les élèves eux-mêmes, privés de cours, exposés aux gaz et aux coups.
Reprendre l'école
Il faut d'abord sanctuariser l'école. J'interdirais tout prosélytisme politique et syndical dans les lycées et les universités. L'école est un lieu où l'on apprend, pas un terrain de recrutement pour partis en campagne. Les élus qui viennent haranguer des mineurs devant les grilles n'y ont rien à faire.
Il faut ensuite responsabiliser. L'excuse de minorité doit être définitivement supprimée. Un garçon de seize ans qui lance un cocktail Molotov sur un lycée sait parfaitement ce qu'il fait. Qu'il en réponde.
Il faut enfin réformer en profondeur : en finir avec le collège unique, rétablir une orientation exigeante dès la fin du collège, revaloriser réellement les voies professionnelles, rendre au baccalauréat sa valeur, et donner aux chefs d'établissement l'autonomie et l'autorité que l'administration centrale leur refuse, tout cela dan sle cadre d'une décentralisation massive vers les Régions.
LFI : de la dissolution à la loi spéciale
Bruno Retailleau a posé la question de l'interdiction de LFI. Elle est légitime. Pour un parti politique, le régime de dissolution est le même que pour une association loi 1901, comme l'a rappelé le Conseil d'État le 30 décembre 2024 en validant la dissolution de Civitas. Le code de la sécurité intérieure permet de dissoudre par décret en conseil des ministres un groupement qui provoque à des agissements violents contre les personnes ou les biens.
Quand le maire LFI de Saint-Denis juge la violence des manifestants potentiellement « compréhensible ou légitime », quand Jean-Luc Mélenchon accuse le ministre d'avoir ordonné la répression avec un « arrière-goût raciste évident », on ne débat plus : on délégitime l'État pour préparer la rue. La justice, d'ailleurs, est déjà saisie : le préfet de police a signalé au parquet le maire de Saint-Denis pour des faits présumés de provocation à commettre un délit.
À six mois d'une présidentielle, la logique est séditieuse!
Mais soyons lucides : le droit actuel n'est pas taillé pour ce combat. Il faudrait prouver un lien de causalité entre les propos et les violences, et les partis bénéficient de la protection de l'article 4 de la Constitution. C'est précisément pour cela que j'ai proposé une loi spéciale de cohésion nationale, temporaire, renouvelable par le Congrès, conçue face au narcotrafic et à l'entrisme islamiste. Les événements de cette semaine montrent qu'elle doit couvrir aussi les organisations séditieuses : dissolution accélérée de tout groupement qui appelle ou contribue à l'insurrection, interdiction de reconstitution, compétence d'une Cour pénale spéciale pour la cohésion nationale, peines planchers pour les violences contre les représentants de l'État. Et pour les responsables politiques qui auraient franchi la ligne, la justice, rien que la justice, mais toute la justice. Le ministre l'a promis : les propos relevant de l'incitation à la violence seront poursuivis. Chiche!
Reste la gauche dite de gouvernement. Olivier Faure accable le gouvernement, et les candidats de la primaire refusent de tomber dans « le piège » de la critique de LFI. Le seul piège, c'est ce silence complice. Il est temps que les socialistes choisissent leur camp et aient enfin le cran de l'assumer comme ils peuvent si bien le demander pour le spartis de droite avec le RN.
Mais que fait l'État ?
Dernière question, et non la moindre. Les images laissent l'impression gênante de forces de l'ordre courant après l'événement, et d'un gouvernement qui commente plus qu'il ne commande. Pourtant, les renseignements avaient vu juste, et Matignon le revendique. Alors pourquoi a-t-il fallu une semaine d'incendies pour que les préfets interdisent les manifestations aux abords des lycées ?
Gilets jaunes, émeutes de 2023, blocages à répétition : la France sait faire. Ce qui manque, ce n'est pas le courage des policiers, qui paient le prix fort. C'est une doctrine assumée et un commandement politique. Quand l'information remonte et que la décision ne suit pas, ce n'est plus un échec de la police. C'est un échec du pouvoir.
La répétition générale
Bruno Retailleau a eu une formule qui devrait glacer : ce qui se passe devant les lycées serait la répétition générale de 2027. Si l'État ne sait pas protéger des adolescents devant leur école, comment tiendra-t-il au soir d'un second tour contesté ? On a laissé des apprentis sorciers jouer avec des allumettes au bord du bac à sable, et le bac à sable était posé sur une poudrière. La nation ne se défend ni par des tribunes ni par des cellules de crise. Elle se défend en reprenant l'école, en nommant ses ennemis, et en leur opposant la loi.
Simon Prévost



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