La France ingouvernable : pourquoi le système craque — et comment le refonder
- Stephan P
- 30 déc. 2025
- 6 min de lecture

La France n’est plus gouvernée : elle est suspendue. Suspendue à un budget reconduit faute d’accord, à un Parlement éclaté incapable de produire une majorité, à un exécutif qui survit davantage qu’il ne dirige, et à une Constitution qui n’a plus prise sur la réalité politique du pays. Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas un simple épisode de désordre parlementaire, mais la démonstration brutale qu’un cadre institutionnel conçu pour deux blocs disciplinés ne peut plus fonctionner dans une France à quatre pôles irréconciliables.
La loi spéciale prolongeant le budget 2025, les contorsions autour du budget 2026, les alliances improbables, les menaces de 49.3 et de dissolution, tout cela raconte la même histoire : le système craque. Et pendant que les institutions s’enlisent, les éditorialistes — de L’Opinion à Les Échos, en passant par Le Figaro — convergent sur un même diagnostic : la France est entrée dans une crise de gouvernabilité qui ne se résoudra ni par un remaniement, ni par un bricolage de dernière minute. Il est temps de regarder la situation en face, d’en comprendre les causes profondes, et de poser les bases d’une refondation institutionnelle à la hauteur du moment.
Le constat d’échec : un régime qui ne tient plus debout
La France n’est pas simplement en difficulté : elle est en panne. La crise budgétaire actuelle n’est pas un accident, mais le symptôme d’un système institutionnel qui ne fonctionne plus.
1. Un budget fantôme qui révèle une crise de régime
La reconduction du budget 2025 par une loi spéciale est un aveu d’impuissance. Le Parlement n’a pas réussi à produire un budget 2026. La commission mixte paritaire a échoué. Les débats ont été suspendus, relancés, suspendus à nouveau. L’État fonctionne sur un budget périmé, comme un organisme alimenté par une perfusion trop vieille.
Comme le soulignait Les Échos, « la France découvre qu’elle peut fonctionner sans budget voté, mais pas sans crise politique ». Le budget, acte souverain par excellence, n’est plus voté : il est subi.
2. La fin du bipartisme : un pays à quatre blocs, une Constitution pour deux
Depuis 2017, le paysage politique a explosé. Le “en même temps” a pulvérisé les anciens partis de gouvernement, laissant un centre sans base sociale solide, une gauche divisée, une droite fracturée, et une extrême droite devenue pôle majeur.
La France n’est plus un pays structuré autour de deux blocs disciplinés, mais un pays à quatre blocs irréconciliables. La Constitution de 1958, pensée pour un bipartisme stable, devient un vêtement trop étroit.
Comme l’écrivait Le Monde, « le système n’a pas été conçu pour la politique réellement vivante qui se joue aujourd’hui dans l’hémicycle ».
3. Le 49.3 : béquille toxique d’un système en décomposition
Le 49.3 n’est plus un outil de stabilité : c’est un détonateur. Chaque 49.3 déclenche une motion de censure. Chaque motion de censure menace de faire tomber le gouvernement. Chaque menace de chute ouvre la possibilité d’une dissolution.
Comme le résumait Marianne, « le 49.3 n’est plus un outil constitutionnel, c’est un aveu de faiblesse ».
4. Une représentation nationale déconnectée du pays réel
Le mode de scrutin actuel ne reflète plus la diversité politique et territoriale du pays. Les circonscriptions, dessinées pour un bipartisme stable, ne correspondent plus à la sociologie électorale contemporaine. Certaines zones urbaines sont sous-représentées, certaines zones rurales surreprésentées. Le résultat est une distorsion démocratique qui nourrit la défiance.
Quant au Sénat, son mode d’élection indirect produit une représentation figée, souvent décalée des dynamiques politiques réelles.
Comme le rappelait L’Opinion, « la France a un Parlement qui ne représente plus ni ses territoires, ni ses équilibres politiques, ni ses fractures sociales ».
Les dysfonctionnements structurels : pourquoi le système ne fonctionne plus
La crise actuelle n’est pas un accident : elle est mécanique. Elle vient d’un système institutionnel qui n’est plus aligné avec la sociologie politique du pays.
1. Un exécutif sans majorité, un Parlement sans cohérence
La majorité relative est une fiction. Elle ne permet ni une ligne politique stable, ni une stratégie budgétaire cohérente. Le gouvernement ne gouverne plus : il survit. Il ne fixe plus un cap : il cherche des voix. Il ne construit plus une stratégie : il additionne des concessions.
Comme le notait Le Figaro, « la majorité relative n’est pas une majorité : c’est une absence de majorité ».
2. Une procédure budgétaire archaïque, incapable de produire un compromis
La séparation entre PLF et PLFSS est une aberration. La CMP est un théâtre d’ombres. Les délais sont intenables. Les compromis sont improvisés. Le budget, qui devrait être l’acte souverain par excellence, est devenu un feuilleton chaotique.
3. Une Constitution qui ne correspond plus à la France réelle
Le système actuel repose sur un postulat : un exécutif fort, adossé à une majorité stable, gouverne pendant cinq ans. Ce postulat n’est plus vrai. Le Président n’a plus de majorité. Le Parlement n’a plus de blocs disciplinés. Les partis traditionnels ont implosé. Les extrêmes sont devenus centraux. Le centre est devenu périphérique.
Comme le résumait Le Monde, « le système n’est plus un régime de stabilité : c’est un régime de crise permanente ».
Refonder pour gouverner : propositions institutionnelles
Dans un précédent article « Proposition d’une Constitution pour le Royaume de France », je pose les bases d’une architecture institutionnelle alternative, structurée, lisible, et surtout capable de gouverner. Ce modèle n’est pas un retour nostalgique : c’est une refondation rationnelle, pensée pour un pays pluriel.
1. Une antichambre de coalition : trois mois pour former un gouvernement
Après les législatives, une période de trois mois est consacrée à la formation d’un gouvernement. Les forces politiques doivent produire une plateforme de gouvernement, un texte clair, assumé, signé. Si aucun accord n’est trouvé, le pays retourne aux urnes.
2. Supprimer le 49.3 : restaurer la responsabilité politique
Dans mon modèle de constitution, le 49.3 n’existe pas. Le supprimer, ce n’est pas affaiblir l’exécutif : c’est obliger les forces politiques à assumer leurs choix. Un gouvernement ne peut exister que s’il repose sur une coalition explicite, un accord programmatique, un mandat clair.
3. Un Congrès budgétaire annuel : fusionner PLF et PLFSS
Mon projet propose une innovation majeure : le Congrès du Royaume, instance solennelle réunissant les deux chambres pour les décisions fondamentales, dont le budget. Le budget est unique, fusionné, débattu en session annuelle, voté en Congrès.
4. Une nouvelle représentation nationale : 400 députés, un Sénat recentré, un Congrès incarné
Mon modèle propose :
une Assemblée de 400 députés (200 circonscriptions + 200 listes régionales),
un Sénat recentré sur les territoires (5 sénateurs par région + présidents de région),
un Congrès doté d’une questure, d’un règlement propre, et d’un rôle structurant.
5. Un modus operandi parlementaire rénové
Dans mon projet, les débats parlementaires sont structurés par un calendrier annuel, des sessions thématiques, des commissions permanentes renforcées, un droit d’amendement encadré, des débats publics en Congrès pour les textes majeurs et des pouvoirs spécifiques attribués à chacune des assemblées.
Que faire maintenant ? Les scénarios possibles dans le cadre actuel
1. Chercher un accord à gauche : l’option à éviter absolument
Reproduire le scénario de la LFSS — concessions massives à la gauche — serait un renoncement. Un renoncement à la cohérence, à la crédibilité financière, à la lisibilité politique. Dans un contexte où la dette, les déficits et la pression fiscale étranglent déjà l’économie, cette option doit être écartée sans ambiguïté.
2. Assumer un virage économique et budgétaire avec le centre et les droites
Un accord centre–droites permettrait de restaurer une cohérence budgétaire minimale. Il enverrait un signal clair aux marchés, aux investisseurs, aux partenaires européens. Ce virage n’est pas idéologique : il est nécessaire. Il n’est pas partisan : il est structurel.
3. Si aucun accord n’est possible : deux issues tout aussi incertaines qu'inévitables
A. Dissolution + municipales : le scénario du raz-de-marée protestataire
Si les législatives anticipées tombent près des municipales, le parti dominant dans l’opinion peut rafler les villes, l’Assemblée, et installer une dynamique présidentielle.
B. Démission du Président avec nomination d'un Premier ministre technique
Le Président pourrait se retirer en mai 2026 laissant du temps pour une vraie campagne électorale afin de débattre du fond tout en nommant un Premier ministre technique chargé de sortir un budget minimal.
Le nouveau Président et sa nouvelle majorité, si celle-ci est trouvée, auront la possibilité de procéder d'ici l'été 2026 à une lois de finance rectificative et ainsi laisser place à un nouveau cycle institutionnel.
Refonder pour redevenir gouvernable
La France n’a pas besoin d’un replâtrage : elle a besoin d’une architecture nouvelle. Elle n’a pas besoin d’un énième remaniement : elle a besoin d’un cadre. Elle n’a pas besoin d’un sursaut : elle a besoin d’une refondation.
Le moment est venu de choisir entre la survie et la reconstruction. Entre le bricolage et la cohérence. Entre l’improvisation et l’avenir.
Et si la France veut redevenir gouvernable, elle devra tôt ou tard emprunter le chemin que tu traces depuis des années : celui d’une Constitution enfin adaptée au pays réel.



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