Le retour des empires : comment l’Europe peut encore peser
- Stephan P
- 10 janv.
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La France peine à tenir sa place dans un monde qui ne ressemble plus à celui qu’elle avait appris à naviguer. Le multilatéralisme, cadre dans lequel elle s’est longtemps pensée comme une puissance d’équilibre, s’est effondré sous ses pieds. L’ONU est paralysée, l’OTAN est sous tutelle américaine, l’Union européenne est fragmentée, et les grandes puissances agissent désormais sans mandat, sans concertation, sans retenue. Dans ce monde redevenu brutal, la France n’a plus de levier automatique, plus de doctrine claire, plus de récit audible. Elle commente les événements, mais ne les influence plus. Elle invoque des principes, mais ne les fait plus respecter. Elle s’accroche à des mécanismes qui ne fonctionnent plus, à des alliances qui ne la protègent plus, à des illusions qui ne trompent plus personne.
Le multilatéralisme n’est pas seulement en crise : il est mort. L’ONU, censée incarner la régulation du monde, ressemble chaque jour davantage à la SDN finissante. Le Conseil de sécurité est paralysé par les vétos, l’Assemblée générale est devenue un théâtre d’alliances opportunistes, et les agences spécialisées sont parfois dirigées par des États dont les pratiques internes contredisent les mandats qu’ils sont censés défendre. De Gaulle appelait l’ONU « le machin » ; aujourd’hui, ce « machin » n’empêche ni les guerres, ni les annexions, ni les interventions unilatérales. Il ne régule plus rien. Il survit par habitude, par inertie, par nostalgie.
Dans ce contexte, l’Europe se retrouve dans une position intenable. Elle continue de croire que le droit suffit, que les valeurs parlent d’elles-mêmes, que la parole est une arme. Elle s’accroche à des institutions qui ne fonctionnent plus, à des mécanismes qui ne protègent plus, à des illusions qui ne trompent plus personne. L’OTAN, revenue au centre du jeu depuis l’invasion de l’Ukraine, n’est pas une solution durable : elle protège l’Europe, mais elle l’empêche de devenir une puissance. Tant que l’OTAN existe sous sa forme actuelle, l’Europe dépendra des États-Unis, et sa stratégie dépendra des priorités américaines.
Il faudra donc, tôt ou tard, que l’Europe accepte l’idée que l’OTAN est un cadre transitoire. Non pas à abolir du jour au lendemain, mais à dépasser. Une Europe qui veut exister doit préparer l’après‑OTAN, comme on prépare une transition énergétique : progressivement, lucidement, méthodiquement.
Mais pour cela, il faut repenser l’Union européenne elle-même. L’UE actuelle est trop lourde, trop normative, trop paralysée par l’unanimité pour agir dans un monde de rapports de force. Elle n’est pas conçue pour être une puissance : elle est conçue pour gérer un marché. C’est pourquoi la vision des cercles fonctionnels, non hiérarchiques, non fédéralistes, est la seule qui tienne debout.
Il ne s’agit pas de créer un « noyau dur » destiné à entraîner les autres vers plus d’intégration. Il s’agit de créer des espaces d’action, chacun autonome, chacun légitime, chacun adapté à un domaine précis. Un cercle économique : le marché commun, ouvert à tous. Un cercle stratégique : énergie, infrastructures, frontières, pour les États volontaires. Un cercle diplomatique : coordination extérieure, notamment avec le Sud global. Et surtout, un cercle de défense : totalement séparé, intergouvernemental, hors Commission, hors CJUE, hors Parlement européen. Une alliance européenne de défense, moderne, réaliste, assumée, préparant l’après‑OTAN.
Ce retour des empires ne se limite pas aux grandes puissances continentales. Il s’étend aux territoires périphériques, aux zones stratégiques, aux espaces oubliés du multilatéralisme. Lorsque Donald Trump exprima son appétence pour « acheter » le Groenland, ce ne fut pas une provocation gratuite : ce fut un signal. Le Groenland, territoire autonome rattaché au Danemark, est une pièce maîtresse de l’Arctique, riche en ressources, en routes maritimes, en position géostratégique. Et pourtant, l’Union européenne n’a rien pu dire, rien pu faire, rien pu opposer. Car le Groenland n’est pas dans l’UE. Il est à la périphérie d’un État membre, comme la Polynésie ou la Nouvelle-Calédonie le sont pour la France. Des territoires d’outre-mer, hors du périmètre institutionnel, mais au cœur des enjeux de puissance.
Le Danemark, en accordant une très large autonomie au Groenland, jusqu’à reconnaître le droit à l’autodétermination, s’est retrouvé coincé. Il ne peut ni imposer, ni protéger, ni mobiliser. Il est dépendant d’un territoire qui peut, demain, choisir une autre alliance. Ce cas appelle une réflexion urgente sur la manière dont la France gère ses propres territoires ultramarins. Non pas pour les contrôler, mais pour les intégrer dans une stratégie de souveraineté assumée. La France possède l’un des plus vastes espaces maritimes du monde, réparti sur tous les océans, avec des points d’appui, des ressources, des populations, des cultures. Mais elle n’en fait pas une puissance. Elle les administre, parfois les néglige, souvent les sous-exploite.
Si la France veut redevenir un acteur stratégique, elle doit repenser le statut de ses territoires d’outre-mer, non pas en les enfermant, mais en les articulant à une doctrine de puissance. Elle doit garantir leur sécurité, leur développement, leur intégration dans une vision globale. Elle doit faire de l’espace maritime français un levier diplomatique, militaire, économique. C’est aussi par là qu’elle se fera respecter. Et c’est ainsi qu’elle pourra prétendre au leadership du cercle de défense européen. Non pas en revendiquant, mais en démontrant. Non pas en s’imposant, mais en incarnant.
Mais cette architecture européenne ne suffit pas. Il faut aussi reconstruire les relations internationales sur de nouvelles bases. Le cercle européen de défense ne peut pas exister en vase clos. Il doit dialoguer, négocier, coopérer avec d’autres cercles régionaux structurés. Les BRICS, l’ASEAN, l’Union africaine, le Quad indo-pacifique, le Mercosur, l’Inde seule, le Japon, l’Australie, le Golfe : chacun de ces ensembles peut devenir un interlocuteur stratégique, à condition que l’Europe parle d’une voix claire, assume ses intérêts, et propose des partenariats équilibrés. Il ne s’agit pas de recréer un multilatéralisme universel, mais de bâtir un réseau de coopérations régionales, fondées sur la souveraineté, la réciprocité, la stabilité. Une Europe puissance ne doit pas chercher à dominer, mais à peser. Elle ne doit pas imposer, mais proposer. Elle ne doit pas commenter, mais construire.
Dans cette recomposition, la France peut jouer un rôle central. Elle en a les moyens : une dissuasion nucléaire, une armée projetable, une diplomatie globale, un siège permanent au Conseil de sécurité. Mais elle doit d’abord se retrouver elle-même. Elle doit cesser de commenter les événements pour enfin les influencer. Elle doit assumer une doctrine, une vision, une ligne. Elle doit proposer une architecture européenne réaliste, souveraine, efficace. Elle doit redevenir un pays qui agit, pas un pays qui s’excuse.
Le multilatéralisme est mort. Le bilatéralisme pur est dangereux. L’OTAN est un cadre transitoire. L’UE actuelle est insuffisante. La seule voie réaliste est celle des cercles de coopération, où la souveraineté n’est pas dissoute mais articulée. Et dans cette Europe recomposée, la France peut — si elle le veut — redevenir un pays qui compte.



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