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Au-delà du pape, la nation

27 sept.
7 min de lecture




Les Champs-Élysées ont vu passer les chars de la Libération, les défilés du 14 Juillet, les foules de 1998 et de 2018. C'est là que la France se rassemble quand elle a quelque chose à célébrer ou à pleurer. Ce week-end, pour la première fois de son histoire, la plus belle avenue du monde a accueilli une messe. Ils étaient 800 000 selon le Vatican, de la place de la Concorde jusqu'au-delà de l'Arc de Triomphe, soit trois fois plus que pour Benoît XVI aux Invalides en 2008. La veille, 80 000 jeunes avaient fait vibrer le Stade de France. Le pape Léon XIV a célébré sur ce même pavé où l'on guillotina un roi. On peut y voir une revanche, une coïncidence ou un symbole. J'y vois une question. Que venaient chercher ces Français, croyants, curieux, parfois simplement émus sans savoir pourquoi ? Et si la réponse dépassait largement l'homme en blanc ?

 

Un frémissement qui n'a rien d'anecdotique

On a longtemps raconté la même histoire : la France se déchristianise, les églises se vident, et le catholicisme finira en patrimoine, comme les châteaux de la Loire. Les chiffres disent aujourd'hui autre chose.

À Pâques 2026, 13 234 adultes et 8 152 adolescents ont reçu le baptême en France, un record de 21 386 au total. Chez les adultes, la hausse atteint 28 % en un an, et leur nombre a plus que triplé en dix ans : ils n'étaient que 4 124 en 2016. Ce ne sont pas des grands-mères fidèles à la messe de leur enfance. Les 18-25 ans forment le groupe le plus nombreux, suivis des 26-40 ans.

Le plus frappant, c'est pourquoi ils viennent. Quatre sur dix évoquent une épreuve, une maladie ou un deuil, comme point de départ d'une quête de sens. Un sur trois parle d'une expérience spirituelle forte.

Soyons honnêtes : 21 000 baptêmes ne font pas un peuple converti, et la pratique catholique continue de reculer, notamment chez les enfants. Mais ce qui compte ici n'est pas le volume, c'est la direction. Une génération à qui l'on a promis qu'elle n'aurait besoin de rien d'autre que de liberté individuelle et de pouvoir d'achat se met à chercher autre chose. Ce n'est pas un retour en arrière. C'est une soif.

On l'avait d'ailleurs pressenti un soir d'avril 2019, quand Notre-Dame brûlait. Des Français qui n'avaient pas mis les pieds dans une église depuis des années pleuraient devant leur écran. Ils ne pleuraient pas une paroisse. Ils pleuraient quelque chose qui les dépassait et qui pourtant leur appartenait.

Le vide laissé par le politique

Si cette soif apparaît aujourd'hui, c'est que les sources habituelles se sont taries.

La première, c'est la politique. Le dernier baromètre du CEVIPOF est sans appel : la confiance des Français dans la politique tombe à 22 %, celle dans les partis à 15 %, celle dans le Président à 18 %. Pire, trois Français sur quatre jugent leurs responsables plutôt corrompus qu'honnêtes. On ne se contente plus de douter de l'efficacité des gouvernants : on doute de leur sincérité.

La seconde, c'est le matérialisme. Pendant cinquante ans, on nous a promis que la croissance, la consommation et le confort tiendraient lieu de sens. Ils ont apporté beaucoup, je ne le nie pas. Mais ils ne répondent pas à la question que pose tout homme au bord d'une tombe ou d'un berceau : à quoi est-ce que j'appartiens ? Le marché sait vendre, il ne sait pas relier.

Entre des politiques auxquels on ne croit plus et un confort qui ne suffit plus, il reste un vide. La nature a horreur du vide, et les nations aussi.

Au-delà du pape

Ce qui a attiré ces foules, ce n'est pas seulement Léon XIV, ses qualités d'homme ou ses discours. C'est ce qu'il incarne.

Le pape ne doit rien à une campagne électorale. Il ne promet ni baisse d'impôts ni chèque énergie. Il n'a pas à séduire pour exister, ni à flatter pour durer. Il est le maillon d'une chaîne presque bimillénaire, et il le sait. Sa légitimité ne vient pas du prochain sondage : elle vient de ce qui était là avant lui et qui sera là après lui.

Les Français, qui vivent au rythme des indices de popularité, des remaniements et des dissolutions, ont vu passer un homme qui se tient au-dessus de la mêlée. Même sans partager sa foi, ils ont perçu ce qu'il représente : la continuité, la verticalité, une parole qui ne cherche rien à gagner.

C'est précisément ce qui manque à notre vie publique.

Des racines ne sont pas une religion d'État

Reste une question longtemps interdite : faut-il reconnaître dans notre Constitution les racines chrétiennes de la France ?

Le sujet n'est plus tabou. Le 6 septembre, Bruno Retailleau a confirmé vouloir faire reconnaître que « la France est un pays de tradition judéo-chrétienne » dans une charte adossée à la Constitution. Il n'est pas le premier : en mai 2023, une proposition de loi constitutionnelle avait déjà été déposée au Sénat pour consacrer ces racines.

Les opposants invoquent la laïcité et l'article premier, qui garantit l'égalité de tous les citoyens sans distinction de religion. L'argument mérite d'être pris au sérieux, et j'y réponds simplement : reconnaître une histoire n'est pas imposer une foi. Notre calendrier, nos jours fériés, le clocher au centre de chaque village, les cathédrales que l'on vient admirer du monde entier, le dimanche lui-même : tout cela ne relève pas de la croyance de chacun, mais de la mémoire de tous. Un musulman, un juif ou un athée français vit dans un pays façonné par quinze siècles de christianisme. Le dire n'enlève rien à sa liberté de conscience. Le taire, c'est lui cacher d'où vient le pays dont il est citoyen.

La laïcité protège les croyances. Elle n'a jamais exigé l'amnésie.

Plus grand que soi

Revenons à ces foules. Des centaines de milliers de personnes debout depuis l'aube sur deux kilomètres d'avenue, pour apercevoir quelques secondes une silhouette blanche ou suivre la messe sur un écran géant. Des dizaines de milliers de jeunes qui chantent dans un stade, non pour un match ou un concert, mais pour une veillée de prière. Et ce silence, soudain, quand le pape a pris la parole.

Comment ne pas y voir le besoin profond des Français de s'attacher à quelque chose de plus grand qu'eux, quand le monde devient plus fou et plus dangereux ? La guerre est revenue sur notre continent, les certitudes économiques vacillent, les technologies transforment nos vies plus vite que nous ne savons les penser. Dans ce tumulte, on ne cherche pas seulement des solutions. On cherche un point fixe. Léon XIV l'a dit à sa manière dans son homélie : « ici-bas, rien ne parvient à nous combler pleinement ». Et il a mis en garde contre la course aux nouveaux plaisirs et aux nouvelles possessions. C'est exactement le diagnostic que je posais plus haut sur le matérialisme.

Comment ne pas y voir aussi que la France avait peut-être besoin de cette visite pour retrouver confiance en elle ? Pendant quelques jours, un pays qu'on dit fracturé, épuisé, incapable de se parler, s'est découvert capable de se rassembler dans la paix et dans la joie, porté par des milliers de bénévoles. Un peuple qui doute de lui-même s'est vu, l'espace d'un week-end, beau et uni.

Reconnaître nos racines chrétiennes dans nos institutions, c'est nommer d'où nous venons. C'est nécessaire, mais ce n'est pas suffisant : un texte ne comble pas un vide. Les Français ont besoin de quelque chose d'incarné, qui les dépasse et qui les relie. La foi catholique en est une expression, pour ceux qui croient. Mais dans le continuum de notre civilisation, une autre réponse est née du même terreau : la monarchie. Pendant plus de mille ans, de Clovis baptisé à Reims aux rois sacrés dans la même cathédrale, la France s'est pensée à travers une figure qui la dépassait. Il ne s'agit pas de revenir au droit divin. Il s'agit de retrouver ce que cette figure apportait : la continuité au-delà des générations, l'unité au-delà des camps, l'incarnation de ce qui nous est commun.

La nation a besoin d'un visage

Attention toutefois : je ne confonds pas le trône et l'autel. Les nouveaux baptisés cherchent Dieu, pas un roi, et personne ne doit instrumentaliser leur démarche. Mais là où l'Église répond pour ceux qui croient, la République ne répond plus pour personne.

Le président de la Ve République devait être un arbitre. Il est devenu le chef d'un camp, élu contre l'autre moitié du pays et usé en quelques mois. Il ne peut pas incarner la nation puisqu'il passe son temps à la gouverner.

C'est pour cela que je défends depuis longtemps une monarchie parlementaire. Le roi règne et ne gouverne pas. Il ne doit rien à aucun parti. Il est garant des institutions et de la continuité de l'État, et il est le visage de la nation dans les heures de joie comme dans les heures de deuil. Le peuple continue de choisir sa politique. Le roi, lui, rappelle à chacun ce qui nous est commun.

On m'objectera que les Français sont attachés à la démocratie. C'est vrai : plus de huit sur dix jugent un système démocratique bon pour gouverner le pays. Justement. Le Royaume-Uni, l'Espagne, la Belgique, les Pays-Bas et les monarchies scandinaves comptent parmi les démocraties les plus stables du continent. La couronne n'y a pas remplacé le suffrage. Elle l'a mis à l'abri de lui-même.

J'y reviens en détail dans ma série « Des rois et des hommes ». [lien vers l'épisode 1]

Ce qui restera

Les barrières de la Concorde ont été démontées, l'avenue rendue à la circulation. Le pape a poursuivi son voyage avant de regagner Rome. Que restera-t-il ?

Peut-être une question que la France se pose sans oser la formuler : sommes-nous seulement une somme d'individus qui partagent une administration, ou sommes-nous encore un peuple qui partage une histoire, une mémoire et un destin ?

Les 800 000 de la Concorde ont donné un début de réponse. Ils ont montré qu'il existe en France un besoin intact de se rassembler autour de ce qui nous dépasse. L'Église offre une réponse à ceux qui croient. À la nation d'en trouver une pour tous.


Au-delà du pape, il y a la France. Elle attend qu'on lui rende un visage.


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